"Alors Mme Alceste prend le livre, et..."

Publié le par Andromède

"Ces êtres à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu'aux gens de la vie, n'osant pas toujours avouer à quel point on les aimait, et même quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient l'air de sourire de notre émotion, fermant le livre, avec une indifférence affectée ou un ennui feint ; ces gens pour qui on avait haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus rien d'eux. 
[...] On aurait tant voulu que le livre continuât, et, si c'était impossible, d'avoir d'autres renseignements sur tous ces personnages, apprendre maintenant, quelque chose de leur vie, employer la nôtre à des choses qui ne fussent pas tout à fait étrangères à l'amour qu'ils nous avaient inspirés et dont l'objet nous faisait tout à coup défaut, ne pas avoir aimé en vain, pour une heure, des êtres qui demain ne seraient plus qu'un nom sur une page oubliée, dans un livre sans rapport avec la vie et sur la valeur duquel nous nous étions bien mépris puisque son lot ici bas, nous le comprenions maintenant et nos parents nous l'apprenaient au besoin d'une phrase dédaigneuse, n'était nullement, comme nous l'avions cru, de contenir l'univers et sa destinée, mais d'occuper une place fort étroite dans la bibliothèque [...]."
Marcel Proust, Sur la lecture.

Comment voulez-vous pondre une dissertation, c'est à dire l'exercice le plus codifié et le plus intolérant qui soit, avec de la matière pareille à apprendre et à réutiliser ? Je m'explique, because I'm seriously shocked, même si depuis le temps, tout ce bazar ne devrait plus m'être une surprise. 
La scène est en classe, dans un petit lycée du Nord de la France, où une bande de HK mal réveillés prennent gentiment la correction d'un contrôle de lecture fait la semaine passé, ledit contrôle ayant porté sur Manon Lescaut, du père Prévost. 

Mme B., professeur de lettres de son état : "... Manon, fille perverse et hypocrite, dont on peut se demander si elle fut jamais réellement sincère, et pour cause : le lecteur n'a que le point de vue de Des Grieux, et c'est bien connu, l'amour aveugle. Ce jeune homme, qui avait tout pour réussir -il était vertueux et de bonne famille- , se laisse corrompre et manipuler, tout en gardant une certaine forme de lucidité..."

Bon, d'accord, c'est l'interprétation classique et académique, et on pourrait même penser que c'est celle qui saute aux yeux. Pas pour tout le monde, pas forcément. Ici, je ne parle que pour moi, mais je répète : I'm seriously shocked. Quoi, Manon, archétype de la courtisane qui corrompt le pauvre et vertueux jeune homme promis au séminaire et à la vie rangée ? Séductrice hypocrite qui plume un pigeon trop naïf, et ce pour l'instruction du brave lecteur ? Oui, sans doute, peut être. Mais... Mais, quoi !! Manon, c'est tellement plus ! Une courtisane ? Oui, peut-être, mais aussi un beau brin de fille libre qui a l'innocence dans ses énormités, la fraîcheur dans la pesanteur de son métier, la beauté dans la laideur de ses tromperies. Libertine, oui ! Mais "libertine" est-ce forcément "mauvaise" ? Au regard d'un auteur et d'une société de 1731, je veux bien, mais... Mais, tout ça est tellement fade par rapport à ce que ce bouquin est capable de nous faire ressentir ! Je sais bien, encore une fois, que c'est le propre des études et de l'académisme en général que d'oublier le sentiment au profit de la théorie, mais... Voilà, zut, mais. I'm shocked. Moi j'aime Manon, j'aime davantage encore Des Grieux qui, Werther avant l'heure, reconnaît la Raison mais souligne son peu de pouvoir face aux réels élans du coeur. 
Je tiens Manon Lescaut pour une des plus belles histoires d'amour que j'ai jamais lues, alors qu'on me pardonne si j'enfonce une porte ouverte, mais je trouve vraiment la substance de l'étude qui en est faite très très très fadasse. Ecrire "Manon est hypocrite, des Grieux se place en victime en racontant ainsi son histoire, le roman de l'abbé Prévost a une visée morale et didactique", c'est comme lire un tableau statistique du nombre de victimes qu'a fait la Seconde Guerre Mondiale dans chaque pays : ça ne rime à rien.
Bouh.
...
( Eh, j'ai prévenu que j'enfonçais une porte ouverte, hein >.< )

Bref, voilà le résultat du cours d'aujourd'hui : il me donne encore plus envie de continuer. Non, je ne suis paradoxale ( enfin, si, mais bon =.=° ), mais plus on nous gave de théorie, plus j'ai envie de la dépasser. Foutue théorie, oui, indispensable pour maîtriser le fond de la chose, mais complètement stérile sur le véritable plan littéraire. 
...
Je vais relire le texte de Proust, je me sentirais moins seule ç__ç

Publié dans Bibliophagie

Commenter cet article

Fix 13/10/2007 13:02

Si ta prof est moche, alors est jalouse, ce qui explique sa haine de Mah non. Sinon, Proust, c'est mieux quand c'est plus long !

gabrielletrompelamort 12/10/2007 21:18

Ouaip.
C'est pour ça que j'avais toujours des 10 dans ce genre d'analyse du fond : pas assez de théorie, trop de ressenti, du coup, pas de précision, et SBAM. ^^;;;