"Le portrait de Mr. W. H."

Publié le par Andromède

Qui est l'énigmatique W.H. à qui sont dédiés les Sonnets de Shakespeare parus en 1609 ? La mystérieuse dédicace a fait couler beaucoup d'encre et de multiples hypothèses sont encore aujourd'hui évoquées. En 1889, Oscar Wilde se fait l'écho de certaines théories existantes en écrivant ce petit drame à trois personnages, dans lequel il mêle ses réflexions sur l'art du faux et du mensonge.

De fait, l' "écho" est magistral. Depuis la conférence B. Degott sur les Sonnets, je mourrais d'envie de lire ce bouquin, qui brosse le portrait de Willie Hugues, jeune acteur de la troupe de Shakespeare, qui aurait inspiré au poète l'amour dévorant qui éclate dans les Sonnets. La thèse de l'homosexualité de Shakespeare est d'autant plus intéressante qu'elle est ici défendue par un auteur qui avait lui-même une réputation des plus sulfureuses, et dont toute l'oeuvre est bâtie sur la question de la Vérité, de l' Authenticité, et de l'oeuvre d'Art.
De fait, ce petit bouquin en est réellement une.
L'intrigue est bâtie autour de l'enquête menée par les trois protagonistes, au milieu du XIXe : Cyril Graham, acteur et étudiant, passionné par Shakespeare et le premier qui imaginera le personnage de Willie Hugues, dont il retrouvera la trace et bâtira l'identité à partir des seuls Sonnets ; Erskine, son ami, qui ne se mettra à croire à "Willie Hugues" qu'à la fin, juste avant de mourir, et enfin le narrateur, d'abord fervent défenseur de la thèse de Graham, qui finira quant à lui par cesser tout à fait d'y croire.
Car la "thèse" Willie Hugues est parfaite, en ce qu'elle recolle tous les morceaux, éclaire tous les points d'ombres, et donne aux Sonnets ( et à toute l'oeuvre de Shakespeare ) une dimension véritablement sublime, au sens propre du terme. Shakespeare aimait Willie Hugues, mais pas comme la lecture traditionnelle des Sonnets le laisse supposer, c'est à dire comme un amant/ami ordinaire, ou même comme si WH avait été le Moi Idéal de Shakespeare lui-même. Non, ici, ce qui est démontré, c'est que Shakespeare aimait WH à deux niveaux : pour lui-même et surtout pour l'art qu'il était capable d'engendrer, pour la Poésie -magistrale et immortelle- qu'il lui inspirait et à laquelle il donnait vie en l'incarnant sur scène. Les Sonnets ne seraient alors plus une oeuvre à part entière, mais une clé de voûte, un brouillon préparatoire et/ou récapitulatif ou Shakespeare aurait donné la clé de son Génie. 
Alors oui, la thèse Willie Hugues est parfaite... à ceci près que Willie Hugues n'existe pas. Ou plutôt, que la seule preuve tangible de son existence ( en dehors de l'intuition profonde des amoureux de l'art que sont Graham et les autres ) est un portrait, mais que ce portrait est un faux. Un faux réalisé dans le seul but de matérialiser WH, de lui donner une identité palpable pour la Raison, quand l'art, on le sait, va bien au delà de la Raison. Shakespeare a-t-il aimé ce jeune homme ? Ce jeune homme était-il réellement si beau, si parfaitement capable de faire vivre les personnages sur scène, qu'il ait pu insuffler au poète le pouvoir d'atteindre à l'immortalité de l'Art ? Et les vers de Shakespeare, ne sont-ils pas eux-mêmes son immortalité à lui, sa renaissance éternelle ? Willie Hugues a pu trahir Shakespeare en ne l'aimant pas, mais Shakespeare savait bien que ce qui comptait le plus, ce n'était pas tant l'amour de Willie que son existence : si lui parvenait au sommet de son art, c'est à dire à écrire des pièces qui ne cesseraient jamais d'être jouées, alors Willie ne cesserait jamais d'exister. Il était ses rôles, il était Juliette, Desdémone, Rosalinde, Ophélie... Et tant que Juliette, Desdémone, Rosalinde et Ophélie seront incarnées sur scène, alors WH ne mourra pas. C'est l'existence de Willie Hugues qui a permis à l'oeuvre de Shakespeare d'exister, mais seule l'oeuvre de Shakespeare permet de penser que Willie Hugues a pu exister. 
Pour le reste, WH n'est qu'un fantôme. Une imagination , une "perversion", presque, pourrait-on penser, de la signification des Sonnets, somme toute fort mineurs dans l'oeuvre du poète. 
Il n'y a plus alors, pour ceux qui y croient et qui ne peuvent prouver son existence, qu'à mourir ou à cesser d'y croire. Parce que le monde n'accepte pas qu'il y ait plusieurs vérités, n'accepte pas la remise en cause de ce qui doit être LA Vérité.
De fait, la thèse même évoquée par Wilde, celle de l'homosexualité de Shakespeare, qui a été retournée contre lui pendant son procès, prend tout son sens : il n'y a pas d' "identité" homosexuelle à pointer du doigt, il n'y a pas de preuve absolue, pas de Vérité cachée. Il n'y a que des personnes, comme dit Pascal Aquien. Des personnes et leur sensibilité, des personnes et leurs rêves. De là, l'esthétique prime sur tout, et tout peut valoir, sans forcément être vrai : il suffit que ce soit beau. 
Willie Hugues n'existe pas ? Qu'importe, il a sa vérité dans l'Art. 
L'absence de Vérité remet en cause certains principes, comme l'Eglise ou la Société ? Qu'importe, le raisonnement est beau, et de ce point de vue là, il ne peut que sonner juste.
L'esthétisation du scandale ( que représentait à l'époque l'homosexualité ) ouvre la voie à tous les travers ? Qu'importe :  Wilde ira même jusqu'à suggérer la beauté du crime. Beauté d'apparence, beauté vraie, mais qui peut elle aussi être remise en cause.
Et cela, c'est tout ce qui fera Le Portrait de Dorian Gray.

Et juste parce que c'est mon préféré, et qu'il est magnifique, tout simplement :

Whoever hath her wish, thou hast thy Will
And Will to boot, and Will in over-plus;
More than enough am I that vex thee still,
To thy sweet will making addition thus.
Wilt thou, whose will is large and spacious,
Not once vouchsafe to hide my will in thine ?
Shall will in other seem right gracious,
And in my will no fair acceptance shine ?
The sea, all water, yet receives rain still,
And in abundance addeth to his store;
So thou being rich in Will add to thy Will
One will of mine to make thy large Will more.
   Let no unkind no fair beseechers kill;
   Think all but one, and me in that one Will.
William Shakespeare, Sonnet CXXXV
[...]
Make but my name thy love, and love that still,
And then thou lov'st me for my name is Will.
William Shakespeare, Sonnet CXXXVI

( Si chacune a son désir, tu as ton Envie
Et de l'Envie en sus, et l'Envie en trop-plein
C'est moi plus qu'assez qui toujours te contrarie
Pour ajouter à ton envie par ce moyen.

Vas-tu pas, toi dont l'envie est large et spacieuse
Condescendre à cacher mon envie dans la tienne ?
L'envie paraîtra-elle en d'autres si gracieuse
Qu'aucune approbation pour mon envie ne vienne ?

La mer, quoique toute eau, reçoit encore la pluie
Et en abondance elle ajoute à son stockage
-Riche en Envie de même, ajoute à ton Envie
Mon envie d'élargir ton Envie davantage

Ne tue point de charmants soupirants d'un nom vil
Prends tout ça comme un seul, et moi dans ce seul Will.

[...]
De mon nom seul fais ton amour, toute ta vie
Et tu m'aimeras car mon nom est Will, Envie.)
Traduction de Bertrand Degott ( que je n'aime pas des masses, car elle appauvrit beaucoup le poème, mais c'est la seule que j'aie sous la main T_T )

Publié dans Bibliophagie

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Marie. 14/02/2008 19:09

Les sonnets de Shakespeare et cet étrange destinataire si bien analysé sous la plume de Wilde! Cette passion pour un comédien me rappelle un passage de "Memoirs of a geisha", d'Arthur Golden, passage où Sayuri se retrouve à une soirée avec l'acteur Shojiro:

"Then one of the geisha asked Shojiro if he'd heard from Bajiru-san.
'Bajiru-san ,' said Shojiro, in the most dramatic manner, 'has abandoned me!'
I had no idea who Shojiro was talking about, but Tachibana, the old koto player, was kind enough to explain me in a whisper that 'Bajiru-san' was the English actor Basil Rathbone - though I'd never heard of him at the time. Shojiro had taken a trip to London a few years earlier and staged a Kabuki performance there. The actor Basil Rathbone had admired it so much that with the help of an interpreter the two of them had developed something of a friendship. Shojiro may have lavished attention on women like Hatsumomo or Mameha, but the fact remained that he was homosexual; and since his trip to England, he'd made it a running joke that his heart was destined to be broken because Bajiru-san had no interest in men."

Suit à ce passage une scène hilarante où Shojiro mime ce qui le différencie de Basil, lorsque l'un et l'autre font leur "travail"...

En tout cas, je suis contente de voir que je ne suis pas la seule à m'être passionnée pour l'oeuvre "sonnetique" de Shakespeare à la suite de cette conférence de B. Degott! Qui plus est, j'ai le même petit faible pour le sonnet 135. Et puisque le propos est parti de Wilde, j'achèverai ce petit mot en y revenant:

"la sagesse c'est d'avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu'on les poursuit."
Je trouve que cette petite citation te va comme un gant!

Bonne continuation talentueuse compagne littéraire,

Marie.

gabrielletrompelamort 12/02/2008 22:58

Une déclaration d'amour éternelle, à l'art et à un seul homme... c'est beau. :)