Lettre.

Publié le par Andromède

Londres, septembre 1661.

Je doute que tu me croies si je te dis que je ne sais absolument pas comment commencer cette lettre. D'ailleurs, ai-je réellement envie de t'écrire ? Je le dois, en tout cas. Parce que sinon, je vais devenir fou, et j'ai encore trop de choses à faire pour me permettre ce genre de fantaisie maintenant. Soyons clairs : je n'ai aucune intention de revenir sur mon jugement à ton égard. Je sais ce que je dois penser de toi, et ce depuis le début. Toi, en revanche, tu m'as l'air d'avoir beaucoup réflechi à mon sujet, depuis notre rencontre à White-Hall... Sans cela, pourquoi m'aurais-tu sauvé la vie ? Je ne te demandais rien. Mais es-tu donc si faible, as-tu donc si peu de jugeote que tu ne réflechisses pas plus loin que ce que ton imbécile de père t'a appris ? L'honneur, la générosité, la compassion pour l'ennemi à terre, et toutes ces stupidités que tu t'appliques à mettre dans chacun de tes gestes...

Ou bien était-ce autre chose ? Cet autre chose qui m'a fait peur au point de prendre la plume pour t'écrire ce soir, une lettre dont je ne sais même pas si elle aura un autre destin que celui d'être brûlée sitôt achevée ?
Tu n'es pas comme ton père, Bragelonne. Stupide, certes, et peut-être encore plus que lui, mais différent. Lui aussi a déjà essayé de me sauver, tu sais ; de me sauver des mains de ses amis, qui savaient que s'ils ne me tuaient pas, c'était moi qui les tuerais... et qui contrairement au comte n'étaient pas assez bêtes pour avoir envie de me laisser faire. Son prétendu remords était d'ailleurs beaucoup trop tardif pour être qualifié d'autre chose que de pauvreté d'esprit, chrétienne en l'idée mais lamentable en fait.

Ton père tout entier était lamentable, d'ailleurs. Un chevalier aux idées poussiéreuses que d'aucun trouvait sublime, mais qui ne réussissait qu'à faire pitié, tant son exigeance envers la vie était ridicule et déplacée. Ton père n'a jamais agi que par devoir, Bragelonne, par devoir envers ces stupides principes d'honneur et de caste, cet orgueil de la race qu'il place au dessus de tout. Ne t'a-t-il pas menti sur tes origines, simplement pour ne pas avoir à assumer les circonstances de ta naissance ? En bref, ton père n'est qu'une mécanique rouillée, une horloge d'un autre âge qui refuse d'admettre la vérité, à savoir qu'elle n'indique plus du tout la bonne heure.
Toi, tu es différent. Je le répète, et ainsi que je l'ai dit, je le pense depuis le début. Tu n'agis pas par devoir, ou du moins pas uniquelent. Il y a quelque chose en plus chez toi, une chose dont je ne suis même pas sûr que ton père ait seulement déjà compris ce que c'était. Je t'ai regardé dans les yeux plus souvent que n'importe qui, vois-tu... Nous nous sommes suffisamment battus pour cela. Et puis, dans cette dimension toute spéciale qu'est le duel, les secondes sont des heures, c'est bien connu. Ce que je veux te dire, vicomte, c'est que dans tes yeux à toi, j'ai lu plus que l'honneur ou l'orgueil. J'y ai lu l'envie, la soif, le besoin. De quoi ? Je crois le savoir, mais j'ai besoin d'une confirmation... ou plutôt, je le sais mais je ne suis pas sûr d'y croire tout à fait. Quoi, toi, Raoul, tu aurais... envie de vivre ? Envie de boire l'existence jusqu'à la dernière goutte ? Il paraît que c'est que se situe la différence entre La Fère et Bragelonne, cette différence que moi seul ait su voir jusqu'à présent, j'en suis sûr. Ton père voit la vie comme un bénitier, et toi comme une coupe de vin de champagne. Un nectar à savourer, apprécier... quelque chose qui étanche la soif, et non pas qui nous tienne à une distance aveugle et respectueuse, dans laquelle il ne faut puiser que du bout des doigts, si l'on est bien sûr d'avoir respecté le rituel ou si l'on a une requête à formuler. Logique de catholique... ou d'imbécile, ce qui revient au même.
Mais toi, curieusement, bien qu'élevé dans la religion des papistes, tu m'as l'air d'avoir une manière de penser beaucoup plus... libre. Oui, voilà, c'est cela le mot. Tu es plus libre que ton père. Et pourquoi ? Parce que tu aimes la vie. Pour toi, la vie est colorée, pétillante, digne d'être vécue. Dans tes yeux, on peut lire toute l'étendue de cet amour là, toute la foi que tu portes à l'humanité... Tout l'espoir que tu mets dans les autres. Ai-je bien vu, Bragelonne ? Tu aimes les autres, tu les aimes vraiment. Pas par devoir ou parce que papa a dit que le gentilhomme accompli était celui qui ne s'énervait jamais et restait poli, même avec les abrutis. Ce n'est pas de la politesse, cela, c'est de la complaisance, voire de l'indifférence. Et je ne crois pas me tromper en affirmant que ce n'est pas cela qui t'anime lorsque tu souris ou que tu t'adresses à quelqu'un. Tu t'intéresses aux autres, même si tu ne poses jamais de questions. Tu essaies de comprendre, tu observes, tu respectes. Tu aimes, même si tu ne le dis pas. Et tu exaspères ceux qui, comme moi, croyaient ne plus avoir affaire qu'à des fantômes. C'est plus facile, avec les fantômes... Eux ne vous sauvent pas la vie, ou du moins, ils ne continuent pas à vous hanter une fois qu'ils l'ont fait. Et toi tu me hantes, vicomte, le pire étant que je sais exactement pourquoi. Je sais que tu sais. Je sais ce que je sais, mais toi tu sais ce que je suis. Tu as compris à qui tu avais affaire... et c'est sans doute pour cela que tu m'as sauvé. Parce que comme moi, tu n'y croyais pas, et comme moi, tu voulais te ménager un temps de confirmation. Alors, crois-tu pouvoir lire en moi comme j'ai lu en toi ?

Je voulais t'innonder de sarcasmes, mais voilà que je me contente de te poser des questions... desquelles, au fond, je connais déjà la réponse. Tu ne me détestes pas, pas plus que je ne te déteste. Etrange, n'est-ce pas ? Tu es le fils de l'homme que j'ai fait serment d'envoyer dans la tombe de la manière la plus cruelle qui soit... laquelle, au passage, aurait été de te tuer toi, tout simplement. En effet, nul besoin d'être grand clerc pour comprendre que ta vie, c'est la sienne. En fait, tu dois être la seule chose vivante digne d'intérêt à ses yeux... je ne donnerai pas mon opinion sur ce point, mais enfin, le fait est là : te tuer, c'était lui arracher le coeur. Or, je ne l'ai pas fait. Je n'en ai pas envie. Pas encore, du moins. Pas maintenant, pas comme cela... pas avec ce que je sais, ni avec ce que je veux savoir.

Je ne brûlerai pas cette lettre, Bragelonne, mais je ne te l'enverrai pas non plus. Ce n'est pas Mordaunt, qui vient d'écrire, là, c'est quelqu'un dont je ne souhaite pas que le monde entende un jour parler... quoique je ne sois pas sûr d'être toujours le seul à connaître son existence. Je vais attendre... je vais guérir. Et là, Bragelonne, je te retrouverai. Quitte à passer en France et à aller m'embusquer sur la route de Blois. D'ici là, j'aurai sans doute pris une décision, quelque chose qui m'aide à me souvenir de ce que nous sommes, toi ety moi, et de ce que nous avons compris. Quelque chose qui m'aide à croiser ton regard sans me donner envie de faire des bêtises.
Parfois, tu sais, je me dis que ç'aurait vraiment été plus simple si ton père m'avait tué.
Garde-toi, vicomte.

M.

Note de l'auteur : L'univers alternatif et l' Out of Characters sont totalement assumés.

Publié dans Scribouillages

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