"Les Borgia" ( in Les Crimes Célèbres )

Publié le par Andromède

Un des passes-temps préférés de mon grand-père consiste à me refiler tous les bouquins dont il ne veut plus... ce dont je ne me plains absolument pas ( même si du coup, mon Enorme Pile en Attente se monte aujourd'hui à 81 livres O_____O ). Et parmi la dernière cargaison qui a atteri dans ma chambre se trouvait les trois volumes de l'Edition Crémille des Crimes Célèbres de Maître Dumas. Très beaux livres... Dont je n'ai lu que le tome III, justement, celui consacré à la famille Borgia ( 1492-1507 ).
Yup, j'y vais dans le désordre. Et alors ? ^o^

En parlant de désordre, d'ailleurs, ce bouquin en est très représentatif.

Vu la réputation pour le moins... haute en couleurs des Borgia, je m'attendais à un minimum de détails croustillants, quoi ! Mais non, Dumas reste Dumas : ce livre n'est en grande partie qu'une gigantesque chronique politique de l'époque, dont le point de vue central reste celui de la Trinité Infernale : le pape Alexandre VI et ses deux enfants, César et Lucrèce Borgia. Et encore cette dernière n'est-elle pas un personnage central de l'Histoire, mais plutôt un faire-valoir sulfureux des deux autres : Dumas ne la mentionne que lorsqu'il lui faut rappeler, une fois de temps en temps, les moeurs incestueuses de cette famille et ses crimes politiques ( elle sera mariée successivement à quatre hommes différents, selon les alliances recherchées par le pape, et qu'il fera tous empoisonner au fur et à mesure qu'ils lui deviennent inutiles ). De fait, et à défaut d'anecdotes licencieuses, ce bouquin est un concentré de manoeuvres, alliances, trahisons, batailles, assassinats et autres coups de pute en tous genre. Pas une pause, pas un répit. César ( qui est plus ou moins la figure centrale du récit ) vole de victoires en victoires, mais aussi de crimes en crimes. Et autant les looooongs récits des jeux d'alliances qui se font et se défont, ainsi que des villes qui se prennent et se reprennent, m'ont paru dans l'ensemble plutôt ennuyeux ( les joies de la guerre et de la politique ! ), autant la profonde logique de César et Alexandre a quelque chose d'assez fascinant. Ils tuent, ils ne font que ça : par l'épée, le poignard ou le poison, il n'y jamais trois pages sans au moins un meurtre mentionné. Mais aucun dedits meurtres n'est gratuit. Que ce soit par ambition, par nécéssité politique ou encore par intérêt personnel et amoureux, il y a toujours une cohérence dans leurs actes.
 
Impossible de résumer ce livre : il est beaucoup trop foisonnant et irrégulier. Mélange de chronique historique et de catalogue d'anecdotes romancées, il mêle tous les domaines que je viens d'énumérer. Et le plus amusant, c'est que Dumas a l'air de ne pas vouloir "assumer" ce qu'il écrit : le narrateur s'implique très peu dans le récit, mais en plus, les quelques passages vraiment "atroces" sont rapportés comme de simples citations d'autres auteurs, que Dumas s'arrange toujours pour couper pile au moment où cela devient vraiment trop chaud.
Alors oui, la grande perverse que je suis à été un peu déçue par la mise en valeur du côté politique au détriment du côté licencieux, mais outre que cela permet de se faire une idée assez précise de l'échiquier de pouvoir de l'époque ( du Sultan de Constantinople à l'Empereur, en passant par les Rois d'Espagne et de France et tous les petits souverains italiens ), c'est également une toile de fond indispensable pour comprendre la légende des Borgia, véritables génies politiques et militaires, au moins pour César et Alexandre.
Dumas ne s'y est d'ailleurs pas trompé, puisque le personnage de Machiavel apparaît à plusieurs reprises, au travers de lettres apocryphes, annonçant ainsi l'immortalisation de César Borgia sous la figure littéraire et philosophique du Prince. En clair, on retrouve le style habituel de Dumas, mâtiné d'Histoire à la sauce romantique, mais néanmoins romanesque.
Et hormis le quasi-passage à la trappe du côté charnel de la légende, je n'ai qu'une remarque à faire : évidemment, Môssieur Dudu a passé tout un bouquin a descendre en flèche un Pape ( c'est à dire THE représentant de l'Eglise ), et donc il n'a pas pu s'empêcher, à la fin, pour rattraper le coup vis à vis de la morale chrétienne, d'inclure un conte de Boccace ( celui du juif Abraham qui va à Rome et qui en déduit que si, malgré le bordel qu'est devenue l'Urbs, la foi chrétienne a toujours autant de succès, alors c'est qu'elle est protégée par l'Esprit-Saint et qu'il peut s'y convertir sans déroger à la morale.... Mwahahaha XD ) et de conclure sur un très magistral, mais très flagorneur :

"Ce conte de Boccace répond si admirablement au reproche d'irréligion que pourraient nous faire ceux qui se tromperaient à nos intentions, que, ne comptant pas y faire d'autres réponses, nous n'avons point hésité à le mettre tout entier sous les yeux de nos lecteurs.
Au reste, n'oublions pas que,si la papauté a eu ses Innocent VIII et ses Alexandre VI,qui en sont la honte, elle a eu aussi ses Pie VII et ses Grégoire XVI, qui en sont l'honneur."


Et vive le garibaldien ! XD

Quelques passages choisis, histoire de vous faire rigoler frémir :

L'archevêque de Cosenza, en parlant des Borgia
"L"Archevêque de Cosenza connaissait les hommes auxquels il avait affaire : il savait qu'ils ne reculaient devant aucun moyen d'arriver à leur but ; il savait qu'ils avaient une poudre qui avait le goût ey l'odeur du sucre, dont il était impossible de distinguer la mixtition dans les aliments, et qui faisait mourir d'une mort lente ou prompte, selon qu'ils le désiraient, et sans laisser de trace : il connaissait le secret d'une clé empoisonnée qui était toujours sur la cheminée du pape, de sorte que, lorsque Sa Sainteté voulait se défaire de quelqu'un de ses familiers, il lui ordonnait d'aller ouvrir certaine armoire ; or la poignée de cette clé avait une petite pointe, et comme la serrure de l'armoire jouait mal, on serrait la main, alors la serrure cédait, et l'on en était quitte pour une légère écorchure ; cette écorchure était mortelle. Il savait enfin que César portait une bague qui se composait de deux têtes de lion, et dont il tournait le châton en dedans lorsqu'il voulait serre la main d'un ami. Alors les dents du lion devenaient des dents de vipère, et l'ami mourrait en maudissant Borgia."

César Borgia, après avoir pris la ville de Faenza, qui sous l'impulsion de son très jeune souverain Astor Manfredi, lui a résisté pendant près d'un an :
"Les conditions furent fidèlement remplies à l'égard des habitants ; mais César, ayant vu Astor qu'il ne connaissait pas, fut pris d'une étrange passion pour ce beau jeune homme qui ressemblait à une femme : il le garda donc près de lui dans son armée, lui faisant honneur comme à un jeune prince, et paraissant aux yeux de tous avoir pour lui la plus vive amitié ; puis un jour, Astor disparut, comme avait fait la fiancée de Carraciolo, sans que personne sût ce qui était advenu de lui ; César lui-même parut fort inquiet, dit qu'il s'était sauvé sans doute, et pour faire croire à cette fuite, envoya après lui des courriers dans toutes les directions.
Un an après cette double disparition, on trouva dans le Tibre, un peu au dessous du château Saint-Ange, le corps d'une belle jeune femme, dont les mains étaient liées derrière le dos, et le cadavre d'un beau jeune homme, ayant encore autour du cou la corde de l'arc avec laquelle on l'avait étranglé. La jeune femme était la fiancée de Carraciolo, le jeune homme était Astor.
Tous deux avaient servi pendant cette année aux plaisirs de César, qui, s'étant enfin lassé d'eux, les avait fait jeter dans le Tibre."

Description "interposée" des fêtes données en l'honneur des quatrièmes fiançailles de Lucrèce :
Telles étaient les fêtes du dehors ; quant à celles qui avaient lieu dans l'intérieur du Vatican, le programme n'en était pas donné au peuple ; car au dire de Burchard, témoin occulaire, voici ce qu'elles étaient :
"Le dernier dimanche du mois d'octobre, cinquante courtisanes soupèrent au Palais apostolique dans la chambre du duc de Valentinnois
[=César], et, après avoir soupé, dansèrent avec les écuyers et les serviteurs, d'abord vêtues de leurs habits, ensuite nues ; après le souper on enleva la table, on posa symétriquement les candélabres à terre, et l'on sema sur le parquet une grande quantité de châtaignes, que ces cinquante femmes, toujours nues, ramassèrent en marchant à quatre pattes entre les flambeaux ardents ; le pape Alexandre, le duc de Valentinois et sa soeur Lucrèce, qui regardaient ce spectacle d'une tribune, encourageaient par leurs applaudissements les plus adroites et les plus diligentes, qui reçurent pour pris des jarretières brodées, des brodequins de velours et des bonnets de drap d'or et de dentelles ; puis on passa à de nouveaux plaisirs et ... ... ... ... .. .. .... ... .. .. ..... ... .... .. ... ... .. .. ..... ... .. ..."
Nous demandons bien humblement pardon à nos lecteurs, et surtout à nos lectrices ; mais après avoir trouvé des expressions pour la première partie du spectacle, voilà que nous en cherchons vainement pour la seconde ; nous nous contenterons donc de leur dire que, comme il y avait eu des prix pour l'adresse, il y en eut pour la luxure et la bestialité."

Moralité : lisez "les Borgia", les gens XD


Publié dans Bibliophagie

Commenter cet article

Arsène Lupin 17/05/2008 20:46

Je ne sais pas si tu connais la bande-dessinée sur les Borgia, mais c'est un vrai régal esthétique et au niveau de l'histoire...

Cécile D. 11/05/2008 21:18

Lol, la "censure" du politiquement correct, à la fin. J'ai quand même l'impression que c'est fait juste pour éviter les foudres de la vraie censure, et que c'est très cynique. Je me trompe ?

J'aime bien, mais je sais pas si je lirai tout un bouquin, en entier, sur ce genre de sujets... je préfère l'imaginaire ! Je suis indécrottable, je sais XD