"Comme une blessure de sabre", Ahmet Altan.

Publié le par Andromède

J'avais déjà eu l'occasion d'évoquer Ahmet Altan en parlant de son texte "Il existe deux sortes d'hommes", écrit en hommage à la série des Pardaillan. Mais c'est seulement la semaine dernière que j'ai eu l'occasion de me mettre à son roman...

Comme une blessure de sabre.

Fin du XIXe siècle sur l'Empire ottoman. Dans toute sa splendeur, Istanbul vibre au rythme de la civilisation musulmane. Mais, sur les rives du Bosphore, la liberté individuelle est étroitement surveillée par un système d'espionnage généralisé, personne n'est jamais à l'abri, et les condamnations à l'exil vont bon train. C'est à cette époque que Hikmète Bey rentre de Paris ou il a fait ses études. Ce jeune homme, qui n'est autre que le fils du médecin personnel du Sultan, se trouve pourtant confronté à l'incroyable machination du pouvoir. Nostalgique de la richesse culturelle parisienne, Hikmète va très vite devoir se marier. Il aura la chance de croiser la superbe Mehparé Hanim, le privilège de la choisir pour épouse, et de vivre avec elle un amour sans tabous. Istanbul devient le temple du désir et l'incomparable sensualité de cette ville s'offre alors - en secret - aux jeunes amoureux affamés de plaisirs. Mais le monde est en mouvement, le peuple rêve d'ouverture, de progrès. A Istanbul le Sultan perd son aura, l'armée organise la rébellion, les Balkans s'enflamment aux portes de l'Empire, et Hikmète Bey s'engage dans une formidable utopie historique au risque de perdre l'amour de sa vie. Un grand roman, flamboyant, ample et capiteux, un roman à la mesure des bouleversements de l'époque, de la modernité de l'Occident et des rêves de l'Orient. Ahmet Altan rend un hommage généreux mais sans complaisance à son pays en soulignant les plus belles espérances du XXe siècle et ses plus terribles désillusions.

J'avoue : au départ, c'est justement ce résumé qui m'avait enthousiasmée, mais force a été de constater qu'il ne correspond que très très partiellement au contenu du bouquin... ou plutôt qu'il n'en rend pas vraiment compte. Au reste, je ne me plains absolument pas, puisque ce roman, tel qu'il est, est une pure merveille.
Au plan historique, il nous dévoile les coulisses du monde ottoman des années 1890/1910, impregné non seulement de tout ce qui fait la civilisation musulmane, mais encore la civilisation musulmane turque. Contrairement à ce que laisse penser la 4e de couverture, Hikmète Bey n'est pas le personnage principal, ou plutôt, il n'est pas la "voix centrale" du roman : Comme une blessure de sabre est une aventure polyphonique, ou des personnages plus ou moins liés entre eux suivent leurs routes en nous entraînant dans leur sillage. Du jeune soldat Raguip Bey, lucide sur la réalité mais militaire jusqu'au bout des ongles, au Cheikh Youssouf Effendi, religieux sage et éclairé, mais homme rongé de l'intérieur par la conscience de son désir... et donc de son péché, en passant par Hikmète Bey, impregné des deux cultures ( française et ottomane ), qui ne deviendra un homme libre et révolté qu'après avoir perdu sa joie de vivre. Et j'en oublie beaucoup... Bref, une galerie de personnages hauts en couleur, ayant au moins un point commun : tous, sans exception, connaîtront l'amour, de près ou de loin, mais tous le perdront. Car la vie, ce n'est pas l'amour-passion, c'est la réalité de ce que les autres attendent de vous, c'est le caractère implacable de l'éphémère : rien ne dure, rien n'est jamais acquis.

"Le véritable amour est comme une blessure de sabre, quand la plaie se referme une cicatrice demeure."

De fait, le thème de l'amour est central. Et encore une fois, le résumé se plante en beauté : Mehparé Hanim est peut-être l'amour de la vie d'Hikmète Bey, mais Hikmète Bey n'est absolument pas l'amour de sa vie à elle. Jeune femme troublante et "animale", elle est d'abord corsetée par l'éducation reçue ( sexualité = péché = pas bien ), avant de rencontrer Hikmète... dont elle croira tomber amoureuse, mais s'apercevra bien vite qu'il n'est que le moyen pour elle d'assouvir son envie de chair, de s'assumer elle-même en tant que séductrice et femme d'excès. Mais la passion, chez elle, ne durera pas bien longtemps... Et Hikmète, prenant conscience d'être pris dans le cercle le plus vicieux qui soit, coincé entre un Empire où le Sultan tient toute chose sous sa loi et ( surtout ) les bras d'une femme qu'il adore mais qui ne l'aime plus, se lance à corps perdu dans "Union et Progrès", un groupe de révoltés ayant pour projet de mettre fin à la tyrannie de la Sublime Porte. Mais là encore, désillusion : alors que lui se bat pour la liberté, ses camarades, eux, vont vite montrer qu'ils se battent avant tout pour conserver l'unité de l'Empire ottoman... Liberté pour les Turcs, mais pas pour les autres peuples de l'Empire.
Dès lors, plus rien, plus que des amours déçues, des idéaux perdus, des rêves inutiles. L'Histoire passe, les sentiments aussi, mais les gens restent. Et pour ceux qui veulent vraiment s'accrocher, il ne reste que les souvenirs... ou le revolver. L'un dans l'autre, la jeunesse est perdue, la réalité a gagné.

Plus qu'une fresque historique et une réflexion sur la condition humaine, ce bouquin somptueux est un hommage à la fois lucide et sévère rendu à la culture ottomane, aux femmes, à l'amour, à la transgression des tabous et à l'Idéal condamné à ne rester qu'un idéal, justement.
Plongez-y, et demandez-vous ce que vous ferez, lorsque vous prendez conscience de vos propres blessures de sabre.

Publié dans Bibliophagie

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