"D'Artagnan, journal d'un cadet", Juncker.

Publié le par Andromède


"Je m'étais toujours imaginé le duel comme une danse sacrée, un rituel viril où l'homme pouvait exhiber toute son âme... La réalité s'avéra quelque peu différente."

Bon, j'avoue, j'ai fait le mouton : que ce soit sur Dumaspere.com ou le Weblog du Songe, tout le monde ne parle que de cet albuim, sorti le mois dernier. Petit format, mais nombre de pages conséquents : en plus de la curiosité, la présentation originale pique la curiosité.
En effet, cette longue BD est en fait une "réécriture" des Trois Mousquetaires à la sauce journal intime : d'Artagnan y relate ses aventures, mais surtout, nous fait partager ses impressions quant aux événements qu'il traverse. Ainsi, les passages purement "dumasiens" sont entrecoupés d'introspections plus ou moins longues, présentées comme des "planches croquis" fourmillantes, parfois assez crues, mais toujours très bien gérées, où les pensées les plus intimes du célèbre cadet apparaissent clairement, sans mensonges.
C'est comme si Nicolas Juncker, le dessinateur, avait eu pour ambition de nous faire découvrir l'envers pychologique de tout ce qui, dans le roman de Dumas, ne reste qu'à l'état de sous-entendu. De fait, pas un des personnages n'est épargné : la nuit que passe d'Artagnan avec Milady en se faisant passer pour de Wardes est explicitement désigné comme un viol, le peu de constance du jeune homme dans ses amours ne passe plus pour "frivolité de jeunesse" mais bel et bien pour de l'appétit sexuel, et surtout : la question "De quel droit Athos a-t-il pendu Milady sans la juger ?" est nettement posée.
En soi, l'album est une belle réussite : le trait est moderne, vif, le traitement des "planches introspectives", des moments clés en noir et blanc, des "arrêts sur image"  ( étrange de parler de ça pour une BD... mais c'est bel et bien l'impression donnée par le découpage, très cinématographique au demeurant ), tout cela donc, est vraiment bien fichu.

Le seul ( très léger ) bémol, à mon sens, est que même s'il colle de très près au roman ( seuls quelques raccords et explications diffèrent, il ne doit y avoir qu'une ou deux scènes ajoutées ), ce Journal d'un cadet est finalement assez différent en l'esprit : autant dans Les Trois Mousquetaires, l'accent est mis sur la succesion d'aventures, l'amitié et les tribulations des quatres compagnons ( donc si je résume grossièrement : sur leur côté positif ), autant cette BD met au contraire en lumière leurs aspects les plus "têtes à claques". D'Artagnan apparaît ainsi comme un jeune ambition, sensible aux élans nobles, mais immature, vénal et fort peu respectueux de l'honneur des dames ( voire du sien, si on pousse le bouchon ). Athos est toujours noble, mais cette noblesse est présentée comme guindée, sans fondement, hypocrite, presque. De plus, le personnage est vraiment très distant, et apparaît finalement plus effacé qu'autre chose. Porthos, par contre, est beaucoup plus touchant : ridicule, mais attendrissant. Et au final, celui qui s'en sort avec le moins de casse est encore Aramis : on sent qu'il agace d'Artagnan, non pas à cause de sa fausseté ou de ses doubles jeux par rapport au groupe, mais bel et bien parce qu'il réussit là ou lui-même échoue : dans ses conquêtes féminines et sa bonne présentation en société. De fait, cet Aramis là est mystérieux, mais poli et respectueux de certaines valeurs ( qui semblent complètement échapper au Gascon de service ), comme le respect des femmes. ( C'est notamment lui qui reprochera à d'Artagnan d'avoir violé Milady, ni plus ni moins ). De fait, c'est vraiment lui que j'ai trouvé le plus sympathique ( les pages 103 et 104 où d'Artagnan lui fait croire qu'il court des rumeurs très "youplaboum" sur sa vie sexuelle valent leur pesant de cacahuètes ! ).

Bref, pour en revenir au bémol, il est là : d'Artagnan  apparaît beaucoup plus proche ( tant par les affinités que par la relation d'amitié ) d'Aramis que d'Athos... Et si c'est une des interprétations possibles de l'oeuvre de Dumas, je pense que Junkler est tout de même passé à côté de quelque chose en négligeant à ce point la formation du héros par son "père spirituel légitime", le sieur de La Fère. En fait, Journal d'un cadet se place bien plus du côté des "retourneurs de mythe" ( je pense au Milady, mon amour de Yak Rivais ) que des continuateurs de "l'esprit Dumas", même si le propos reste très nuancé, et jamais complètement tranché. C'est une force... mais aussi une faiblesse.

Et j'avoue que je ne suis pas encore parvenue à décider si j'avais apprécié le traitement ou pas ;p

Publié dans Bibliophagie

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Gabrielle TrompeLaMort 27/05/2008 21:18

Moi j'aime bien, quand des auteurs retournent les mythes. Bon, parfois, comme ça semble être le cas ici, c'est fait avec une certaine violence, mais j'aime bien de toute manière voir les choses sous un angle différent.

Disons que c'est une interprêtation de l'oeuvre de Dumas. La vérité, seule, réside dans l'auteur, et dans ses personnages : s'ils avaient existé, et avaient vraiment réalisé les actes décrits dans les trois mousquetaires, qu'en auraient-ils pensé, ces personnages ? Pourquoi, vraiment, auraient-ils agi ainsi ?

Bien sûr, ils sont fictifs, donc toute place est laissée à l'interprêtation de l'auteur du "pastiche" et aux lecteurs... n'empêche que c'est comme lors d'un procès : on cherche la vérité. Ces personnages, si vivants, étaient-ils aussi bons que les présentaient Dumas, ou ont-ils fait ce qu'ils ont fait pour d'autres raisons, plus inavouables, comme l'appétit de sexe pour d'Artagnan ?

Après tout, c'est comme un prisme : chaque fois qu'on y regarde, on voit quelque chose de différent, et chacun voit la même chose différemment.

Ca me donne envie de le lire, en tous cas ! Il a l'air épais, cet album, par contre. Il était cher ?