Lundi 20 octobre 2008
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L'Arrache-coeur
Boris Vian
Voilà un coin de campagne où l'on a de drôles de façons.
La foire aux vieux, par exemple. Curieuse institution ! On sait bien aussi que tous les enfants peuvent voler comme des oiseaux dès qu'ils étendent leurs bras - mais est-ce une raison suffisante
pour les enfermer derrière des murs de plus en plus hauts, de plus en plus clos ? Le psychiatre Jacquemort se le demande - puis ne se le demande plus, car il a trop à faire avec la honte des
autres, qui s'écoule dans un bien sale ruisseau.
Mais nous, qui restons sur la rive, nous voyons que Boris Vian décrit simplement notre monde. En prenant chacun de nos mots habituels au pied de la lettre, il nous révèle le monstrueux pays qui
nous entoure, celui de nos désirs les plus implacables, où chaque amour cache une haine, où les hommes rêvent de navires, et les femmes de murailles.
Un livre très court, très simple, mais terrifiant. Le psychiatre Jacquemort se présente comme un homme vide, qui a besoin des passions des autres pour exister. Alors il les interroge, il les
presse, il les essore, il les psychanalyse, jusqu'à ce qu'il ne reste plus d'eux qu'une enveloppe vide et creuse, que le vent balayera sans remord. Le problème, c'est que Jacquemort a beau dire et
psychanalyser, il n'est au fond pas si vide que ça. C'est peut-être même lui le plus plein, parce que lui sait encore ce qu'est la honte. Dans ce village, la honte est un mot tabou, un sentiment
interdit. On n'a pas à avoir honte, ce n'est pas pour nous. La honte, on la refile à La Gloïre, le vieux qui descend, monte et remonte inlassablement le ruisseau rouge qui traverse le village, dont
les eaux charrient toute cette lie dont personne ne veut, parce que dans ce village, on croit en Dieu, et la vraie foi n'a pas honte. Pourtant, hurle le curé, Dieu n'est qu'un luxe. Un magnifique
superflu qui se moque complètement du necéssaire. Une montagne d'or et de bijoux qui se rit des villageois stupides réclamant des miracles et de la pluie.
Pourtant, en haut de la falaise, il existe un Eden. Un jardin magnifique et merveilleux, celui de la petite maison où s'est installé Jacquemort, après avoir aidé Clémentine à y mettre au monde ses
trumeaux. Deux jumeaux et un tout seul, qui ne seront d'abord pour elle (et pour nous) que "les trois salopiots", ceux là qui lui ont fait beaucoup trop mal en arrivant pour qu'elle songe à les
aimer correctement, ou même à pardonner à leur père, Angel, qui lui, finira par prendre la mer. Le père s'en va, les enfants restent. Et Clémentine se rend compte qu'elle doit les aimer, qu'elle
est tout ce qu'il leur reste, qu'elle doit devenir une bonne mère, parce que c'est comme ça. Alors elle les aimera... elle les aimera trop et mal. Elle les aimera au point de se rouler dans la boue
elle-même pour avoir l'impression de tout faire pour eux, elle les aimera au point de prévoir tous les dangers possibles et (in)imaginables... et de finir par les enfermer, pour ne plus avoir peur.
Pour devenir leur seul monde.
Un monde qui ne sait pas que ceux qui l'habitent peuvent voler beaucoup plus loin et beaucoup plus haut...
On rit d'abord, on tremble ensuite. Il n'y a ni méchants, ni gentils. Que des adultes et des enfants, des humains et ce qu'ils ne peuvent s'empêcher de provoquer. On croit en Dieu, mais on
s'acharne sur les faibles, on aime ses gosses, mais on "rêve de murailles" pour les protéger de tout.
On naît vide et psychiatre, mais on finit par prendre place dans la barque, pour se remplir de la honte des autres.
Et pourtant, à la fin, le vent passe encore à travers les barreaux.
Je regrette de ne pouvoir rendre justice à ce livre comme je le voudrais.