"L'An 2440, Rêve s'il en fut jamais", Louis Sébastien Mercier.

Publié le par Andromède

L'An 2440, Rêve s'il en fut jamais
Louis Sébastien Mercier



Publié en 1771, L'An 2440, Rêve s'il en fut jamais nous entraîne dans un voyage inédit : Louis-Sébastien Mercier, l'auteur des célèbres Tableaux de Paris,s'endort un soir à minuit et se réveille quelque sept cents ans plus tard, dans un Paris totalement nouveau. Sorte de Persan dans la capitale, il s'étonne de tout, est lui-même objet de curiosité et tire de sa vision de profondes réflexions tant politiques que sociales et économiques.
Le Paris de 2440, « auguste et respectable année », apparaît au lecteur à la fois comme un songe merveilleux et la description d'une société idéale. Louis-Sébastien Mercier, nourri des Lumières, croit en effet en la mission prophétique des philosophes et écrivains et délivre, avec L'An 2440, sa vision d'un monde meilleur. À la fois premier roman d'anticipation, lançant une mode qui s'étendit rapidement à toute l'Europe, et peinture réaliste d'un univers quotidien, ce récit étonnant mêle une critique acerbe du XVIIIe siècle et une description du « Monde comme il va », selon l'expression de Voltaire.
Le Paris futur décrit par Mercier peut nous sembler déjà dépassé en l'an 2000. Mais il est un témoignage politique, littéraire et moral essentiel sur les rêves d'une génération qui a voulu et fait la Révolution française, et espéré construire un monde meilleur. Ce guide de Paris en l'an 2440 - promenade à travers ses rues et ses monuments, rencontre avec ses habitants -, ce tableau d'un Paris futur, n'expriment pas seulement, sous la forme du songe, les aspirations et les idées du XVIIIe siècle. Il nous invite aussi à considérer avec une certaine distance nos propres fantasmes de l'an 2000.


Après deux semaines passées à faire la morte trimer sur mon chapitre 19, j'ai enfin trouvé le temps de me mettre à ce roman qu'un extrait étudié en classe m'avait terriblement donné envie de lire, et que je remercie encore une fois Ys de m'avoir prêté ! (promis, je te le renvoie dans les jours qui viennent !)

A vrai dire, j'ai été assez surprise, voire un peu déçue par certains côtés. Ce livre que l'on présente comme le tout premier roman d'anticipation est en fait moins une uchronie à proprement parler que la "réécriture" complète d'un siècle et d'une société. En effet, la démarche de Mercier est avant tout celle d'un critique, d'un homme de lettres héritier des Lumières (et de Rousseau en particulier) qui examine chaque aspect et chaque élément de cette fin de XVIIIe dans laquelle il vit, pour en faire ressortir les vices et les corriger par l'écriture.
Le Paris dont rêve le narrateur n'est pas un Paris "futuriste", c'est le Paris des années 1770, mais vu à travers le prisme d'un idéal utopique et plus ou moins conforme aux aspirations des philosophes de l'époque. De fait, la "promenade" de Mercier n'est que le prétexte à décrire un système urbain où l'on ne s'écrase plus à tout va, où les gens ne font plus débauche de luxe, où la vertu est devenu le maître-mot du royaume et où chacun pense en priorité au bien-être de l'Etat et de son prochain...

Pas un Jules Verne avant l'heure, donc, mais une espèce de conte philosophique à la Voltaire ou à la Montesquieu, où le regard de "l'Autre" se trouve en quelque sorte dédoublé : non seulement l'étonnement du narrateur permet la description du fonctionnement de cette société idéale et des principes qui la gouvernent, mais encore les habitants de ladite société passent-ils au moins autant de temps à lui expliquer comment ils vivent qu'à lui démontrer combien son siècle à lui était barbare et mal fichu. Et s'il y a roman d'anticipation, il est bien davantage dans certaines "intuitions" quasi-prophétiques de Mercier pour les décénies à venir que dans ce XXVe siècle où l'on en est encore à rouler à carosse et où l'essentiel des connaissances se résume toujours plus ou moins au contenu de l'Encyclopédie.
Car Mercier, s'il est très loin d'être républicain et démocrate (au moins dans ce bouquin, même s'il se rangera du côté des Révolutionnaires en 89), se montre assez visionnaire dans certains aspects de l'évolution qu'il imagine pour le monde : profondément anti-esclavagiste et anti-colonialiste (voire carrément anti-raciste, ce qui pour l'époque, je crois, est quand même assez énorme), il prédit une libération des peuples opprimés par les Européens (en particulier les Noirs et les Indiens) par eux-mêmes, l'abandon des possessions du Nouveau Monde... et même quelque chose comme la formation des Etats-Unis d'Amérique ! (que Monsieur de C. me donne un démenti si je me trompe, mais je crois que les troubles pour d'Indépendance n'ont commencé que beaucoup plus tard).
En revanche, Mercier croit visiblement très fort à une "supériorité naturelle" de l'Europe... puisqu'il prévoit aussi une hégémonie de la religion chrétienne, et même de la culture française en général, ce qui pourrait ressembler à une espèce de "mondialisation" avant l'heure... (on joue Cinna jusque dans le palais de l'Empereur de Chine, et la langue de Molière est pratiquement devenue leur langue officielle O.O). Autre "prémonition" assez surprenante, sur le plan littéraire cette fois : c'est tout juste s'il ne prédit pas explicitement le Cromwell de Victor Hugo et les conceptions romantiques du théâtre et de l'exaltation du sentiment en général !

Ce bouquin de Mercier relève donc beaucoup plus du "tableau critique" et de l'essai sur des considérations sociales, économiques et culturelles que du véritable roman. Le tout est loin d'être inintéressant, mais j'avoue que la peinture de cette société et de ce système entièrement vertueux a quelque chose d'assez fastidieux à lire... et ce d'autant plus qu'elle se fait en parallèle avec un démontage systématique. De plus, les "vertus" et les valeurs prônées par Mercier, pour avoir quelque chose de progressif en ces années 1770, apparaissent aujourd'hui comme doucement risibles et surannées (certains passages sur les femmes, en particulier... =.=). Son ton virulent et sans concession fait rarement sourire (et si c'est parfois le cas, on sent que ce n'était pas du tout le but de l'auteur), ce qui fait qu'à la longue, le lecteur a plus tendance à s'ennuyer qu'autre chose... un peu dommage, même si au fond, on pourrait dire que c'est le genre même de l'utopie qui veut ça. Après tout, quoi de plus désespérant qu'une humanité parfaite ? 

Si on peut garder ça à l'esprit, ainsi que l'air du temps et les aspirations du XVIIIe, alors on savourera ce bouquin pour ce qu'il est : un témoignage précieux et un miroir qui nous invite à réfléchir sur la relativité des époques et des changements. 

Publié dans Bibliophagie

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Praline 10/01/2009 02:36

Interessant... Bonne année Andromède !

Andromède 11/01/2009 22:50


Merci, toi aussi ! ;)


Ys 31/12/2008 20:32

Plus Montesquieu que Jules Verne ce Mercier, un vrai témoignage utopique sur la société de son temps en fait.