Depuis le Swap Cape et Epée et
l'article de Ys, j'attendais impatiemment l'occasion de me procurer et de dévorer ce
roman, qui ne pouvait que faire de l'oeil à la maniaque du genre que je suis. Mon séjour à Paris du week-end dernier m'a enfin permis d'attraper l'occasion en question par la houpette, puisque je
m'y suis procuré une très belle édition de 1874, assez rapée pour imposer le respect mais suffisamment solide pour ne pas craindre d'être manipulée par une cinglée. En clair, je me suis
doublement régalée avec ce livre, coffre au trésor poussiéreux à souhait (rien qu'à l'odeur, ma température corporelle est montée en flèche) et rempli de merveilles, comme de juste.
[mode manique pédante/add on]
On a l'habitude de considérer ce livre comme le premier roman de Cape et d'Epée... Bon, je le savais dès avant de l'ouvrir, mais je ne peux pas m'empêcher de le répéter ici en double gras
surligné : c'est bien sûr faux et archi-faux,
Mademoiselle de Maupin n'est absolument pas un roman du genre. Stricto-sensu, même
Les Trois Mousquetaires n'en est pas,
d'ailleurs. Le "KPDP" pur et dur, c'est Achard, Féval, et plus tard Zévaco... Dumas n'est que le père, et Gautier le grand-père, même si je reconnais volontiers qu'on ne fera jamais mieux dans le
genre que
Le Capitaine Fracasse, qui est l'exception qui confirme la règle.
[mode pédante/add off, vous pouvez ranger les tomates]
Formellement, le roman se présente un peu à la
Werther, recueil de textes à la première personne qui se présentent comme des lettres écrites par les protagonistes à leurs confidents
respectifs, mais qui tournent le plus souvent au long développement poétique et philosophique, entrecoupés de quelques très rares passages narratifs. Le livre s'ouvre sur les confidences du
chevalier d'Albert, jeune rêveur étrange et drôlatique, à la fois perdu dans ses chimères
"beyond the veil" et terriblement attaché au monde matériel physique. Monsieur est poète, mais
monsieur est humain, c'est-à-dire qu'il se désespère de ne pas pouvoir tomber amoureux, trop prisonnier qu'il est de l'idéal du Beau qu'il s'est forgé... résultat, monsieur méprise les femmes
qu'il courtise et met dans son lit, mais se désespère de ne pas avoir de "maîtresse", c'est-à-dire pour lui de compagne réellement aimée. Et puis un beau jour, il tombe sur Rosette, charmante
coquette courtisane et courtisée, qui lui fait un peu plus d'impression que les autres et devient sa belle amie en titre... jusqu'à ce qu'il s'en lasse, au bout de quelques mois, sans pour autant
oser rompre, tant la dame semble éprouver d'amour pour lui. Sur ces entrefaites arrive à leur campagne un certain Théodore, jeune damoiseau dont la tournure et la beauté vont passablement
chambouler d'Albert...
"Longtemps je n'ai pu croire à ce qui était ; je me suis écouté et observé attentivement. J'ai tâché de démêler cet écheveau confus qui s'enchevêtrait dans mon âme. Enfin, à travers les
voiles dont elle s'enveloppait, j'ai découvert l'affreuse vérité... Silvio, j'aime... oh ! non, je ne pourrai jamais te le dire... j'aime un homme !"
(mon passage préféré XD)
Bref, vous l'aurez compris, d'Albert s'éprend de ce cavalier qui n'est autre que la fameuse Madeleine de Maupin travestie, et dont l'audace toute virile mêlée à son charme presque indéniablement
féminin font bien des ravages du côté des deux sexes... Rosette n'aime en réalité que Théodore et d'Albert, quoique se doutant de la vérité, plonge dans des abîmes d'angoisse et de tourments tant
l'horrifie cette passion nouvelle pour une créature qui n'est véritablement femme qu'à ses yeux à lui.
Dire que j'ai aimé ce roman ne serait pas suffisant : certes, il ne m'a pas fait entrevoir le nirvana comme
Le Capitaine Fracasse (*dit la fille qui se tape un orgasme rien qu'à lire la
scène du duel sur le Pont-Neuf entre Sigognac et Lampourde*), mais il m'a au moins permis d'atteindre le quatre ou cinquième monde de la métempsychose, ce qui ne m'était plus arrivé depuis
L'Homme qui Rit de Victor Hugo (*dit la fille qui a préparé trèèèès sérieusement son concours blanc et ses épreuves ENS...*).
De fait, Gautier ne met pas ici sa plume au service de la truculence et des aventures rocambolesques d'une troupe d'archétypes ouvertement romanesques, mais bel et bien à celui du lyrisme
amoureux mâtiné d'humour et d'irrévérence profonde. L'écriture est sublime, mais la poésie n'invite pas aux larmes et à l'épanchement, au contraire : ce n'est pas un être humain, que l'on aime,
c'est un androgyne mystérieux et angoissant, un être impossible et décalé dont le travestissement brouille toute les cartes et fausse toutes les situations, ce qui permet à Gautier bien des
délires et bien des cocasseries. Théodore-Madeleine s'amuse et courtise Rosette, se laisse approcher, toucher, ne la repousse pas lorsque ses lèvres se posent sur les siennes, et même, se prend à
éprouver quelque chose comme un désir confus et irrésistible face à cette femme offerte et dévoilée... D'Albert, lui, s'avance encore plus loin dans son monde de chimères, au point que lui même
ne sait plus s'il fantasme sur un homme ou sur une femme, et l'un des plus beaux passages du livre est sans doute lorsqu'il déclare à Silvio :
"Si je venais à savoir que Théodore n'est pas
une femme, hélas ! je ne sais point si je ne l'aimerais pas encore."
A la fois comique et élégiaque (ni d'Albert ni Théodore, les deux principaux narrateurs, ne manquent de verve et d'humour détaché), le roman est d'autant plus subversif qu'il joue constamment sur
la limite entre explicite et suggestif, abusant joyeusement de la périphrase pour mieux faire ressortir son immoralité.
Mademoiselle de Maupin reste un roman du masque, qui se contente
de soulever légèrement les tentures au fond de la ruelle pour ne faire qu'entr'apercevoir "deux frères ennemis" aux pointes dressées sous les chemises de baptistes, sans lumière ni explication...
mais avec un art consommé de l'effronterie et surtout, oh oui surtout de la poésie, qui font de chaque nouvelle confidence de Théodore et d'Albert un véritable régal.
A consommer sans modération, pour les amoureux du style romantique, sublime et torsadé, du décalage à la Marivaux, de l'impertinence à la Diderot, et surtout du romanesque et des sourires
canailles qui se dessinent sous le rebord d'un grand chapeau à plumes...
NB : Punaise, même quand je fais un effort, mes chroniques partent en live et font 3km ç_ç