"A toi pour l'éternité" (1e partie)

A TOI POUR L'ETERNITE
par Andromède/Emmanuelle Brioul.
d'après les romans d'Alexandre Dumas.


Il faisait frais, mais pas froid.

Le soleil commençait de se lever, mais la lune n'était pas encore vraiment couchée.

Sélène et Apollon s'aimaient en cet instant ; Zeus ne les avait pas encore forcés de se séparer, afin de gagner pour l'une l'autre côté de la terre, et pour l'autre le firmament du ciel. On en était précisément à cet instant si particulier du cycle céleste, qui n'appartient ni au jour, ni à la nuit. Cet instant qui n'existe que pour les amours impossibles, à l'image du dieu du Soleil amoureux de la déesse de la Lune.

Baiser éphémère.

Union non consommée.

Passion inassouvie, qui pourtant jamais ne s'éteindra.

 

Ils étaient deux. Comme Apollon et Sélène, comme Tru'o'ng-Chi le pêcheur et My-Nu'o'ng la princesse (1). Deux enfants qui se promenaient là à la faveur de l'Aurore, à l'insu de leurs familles respectives, et qui sentant le moment de la séparation approcher, hâtaient le pas. Trop jeunes pour être amants, mais déjà obligés de se cacher. Ils n'étaient pourtant rien d'autre qu'une petite fille de huit ans, à peine, et un jeune garçon qui n'en avait guère plus de seize.

 

Elle était blonde et pâle, et ses yeux bleus étaient sans nul doute les plus beaux qu'on eût jamais vus. Elle s'accrochait fermement au bras de son cavalier, qui la soutenait doucement, mais fermement. Sa jupe de percale gris perle flottait derrière elle alors qu'elle avançait aussi vite qu'elle le pouvait, et ne parvenait pas à dissimuler entièrement le léger boitement de sa démarche. De temps à autre, elle trébuchait, mais toujours était rattrapée par les deux bras puissants de son compagnon, à qui elle jetait un regard mêlé de reconnaissance, d'admiration et de tendresse. Comme une petite soeur admire son grand frère, et comme une enfant dévore naïvement des yeux son premier amour.

 

Il fallait dire aussi que ce jeune soldat semblait bien digne d'être admiré.

Il était de taille moyenne, fin et élancé, mais cependant vigoureux et fort. Ses longs cheveux noirs dansaient autour de son beau et noble visage selon le rythme de sa course. Il avait les traits colorés, brunis par le soleil des champs de bataille qu'il venait tout juste de quitter pour venir retrouver les siens. Mais le détail qui frappait le plus dans l'allure de ce bel enfant, c'était ses yeux : clairs et brillants d'une étrange lueur aquatique, reflétant une espèce d'aura lumineuse et douce autour d'eux. Et ces yeux là couvaient sa petite amie d'un regard tendre de mère et d'homme amoureux tout à la fois. Certains coeurs n'aiment qu'une seule fois, d'un sentiment si beau et si parfait qu'il présente toutes les facettes différentes de l'Amour.

 

Ils allongèrent encore le pas. Alors que le jour prenait tout à fait le pas sur la nuit, une brise légère se leva tout doucement, dernier baiser de Sélène soufflé à son bien-aimé avant que l'Olympien ne la force d'aller se coucher. Les deux enfants arrivèrent essoufflés devant le portail d'un charmant château blanc aux hautes tours. Ils échangèrent un regard rieur et mutin.

 

-Rentrez vite, Mlle Louise, souffla le jeune homme. L'heure avance et je ne voudrais point que vous soyiez punie à cause de moi.

 

-N'ayez crainte, M. de Bragelonne, répondit Louise en rentrant à moitié par la grille que Raoul venait de lui entrouvrir. Ma bonne est une excellente femme, elle sait que nous devions nous promener dans les bois ce matin, et elle m'a promis de ne rien dire à Madame de Saint-Remy.

 

Raoul sourit, et s'apprêta à refermer la grille pour prendre congé à son tour, mais la petite fille le retint par la main.

 

-Mais, vous qui vous inquiétez toujours pour moi, dit elle timidement, Monsieur Raoul, ne craignez vous pas que votre tuteur vous gronde, vous aussi, pour être venu me retrouver sans sa permission ?

 

Le jeune homme rougit légèrement, gêné. Il ouvrit la bouche pour répondre, mais l'image grave et sévère du comte de la Fère, son tuteur, lui apparut : non pas douce et bienveillante comme toujours lorsqu'il regardait son pupille, mais dure et fâchée. Il soupira, soudain déchiré entre son amour pour Louise et son adoration pour son père adoptif.

 

-Ne vous inquiétez point de cela, Louise, finit il par murmurer, en refermant la grille, après avoir déposé un instant ses lèvres sur la petite main de sa compagne. Monsieur le comte possède toutes les vertus au suprême degré, la sagesse plus que tout, et si il se met en colère après moi, eh bien c'est que je l'aurais mérité.

 

-Oh, Monsieur Raoul !

 

-Allez, il se fait tard ! Au revoir et à bientôt, chère petite Louise !

 

-Adieu, Monsieur de Bragelonne, et merci de m'avoir reconduite !

 

Louise trottina vers le château. Raoul la regarda s'éloigner quelques instants, avant de se détourner et de courir à son cheval, qu'il avait attaché à un arbre de la lisière du bois de Bragelonne tout proche, avant de partir avec Louise. Il se mit légèrement en selle, après avoir flatté l'encolure du noble animal, et prit le trot rapide pour rentrer au château de Bragelonne, où il se préparait mentalement à recevoir le regard mécontent et déçu d'Athos.

 

A cette perspective, son coeur se serra. C'était si compliqué, parfois, d'aimer...

 

XoXoX

 

Comme nous l'avons déjà dit, le jour était à peine levé, et Raoul rentra donc dans la cour du château sans rencontrer personne. Il mena son cheval aux écuries, en prenant bien garde de ne pas piétiner les fleurs, et le fit doucement rentrer dans son box, en faisant attention de ne pas faire grincer la porte, afin de ne pas agiter les autres animaux. Il dessella sa monture, un beau poulain andalou noir qu'il avait vu naître, dont il s'était lui même occupé et dont il profitait de son retour en Touraine pour achever le dressage. Il affectionnait beaucoup l'animal, qu'il avait nommé Murmure.

 

Il dessella le cheval en silence, en songeant avec tristesse que le lendemain, il lui faudrait repartir au Nord de la France. Le prince de Condé lui avait accordé un congé de cinq jours, à peine, et il savait que les combats dans les Flandres faisaient toujours rage. Il ne pouvait pas se permettre de rester près du comte plus longtemps qu'il ne lui était autorisé, alors que ses camarades, dont le chevalier d'Artagnan et le comte de Guiche, risquaient leur vie dans la tranchée.

 

Il déposa la selle et la bride de Murmure sur le petit établi de l'écurie, et secoua la tête en souriant. A quoi bon se préoccuper de la guerre et du sang maintenant ? Arrivé à Blois l'avant veille, il avait savouré avec délice ce retour au berceau de son enfance, où il n'était pas revenu depuis près d'un an. Et depuis deux jours il profitait par dessus tout de ses retrouvailles avec le comte de La Fère, qu'il avait bien cru ne plus jamais revoir à la suite de son voyage en Angleterre.

 

Bien sûr, son coeur débordait d'amour pour Louise, et il profitait de chaque instant passé avec elle comme jamais il ne l'avait fait. Mais avec Athos, c'était différent. Le comte l'avait recueilli et élevé comme son enfant, alors que sa propre mère elle même n'avait pas voulu de lui et l'avait abandonné alors qu'il n'avait que trois mois. Raoul s'était bien des fois demandé la raison de ce geste. Il se la demandait encore. Pourquoi cet homme si noble et si bon avait il choisi de s'occuper de lui, pauvre orphelin sans nom et sans fortune ? Pourquoi lui et pas un autre ? Athos avait il eu pitié ? Pitié de ce tout petit bébé, nu dans les ténèbres, pleurant en vain après une mère qui ne voulait pas le reconnaître ?

 

Raoul étrillait Murmure, les yeux dans le vague, ses vieilles hantises refaisant douloureusement surface. Il aimait Athos d'un amour filial pur et sans tâche. D'un amour qui s'apparentait même à l'adoration. Mais... Là, tout au fond de son coeur... Un doute subsistait. Un doute affreux et qui, pareil à un poison, le minait depuis sa plus tendre enfance. Qu'était il pour le comte de La Fère ? Un enfant élevé spontanément ?  Ou par obligation ? Et si Athos ne l'avait recueilli que parce qu'il y avait été forcé ? Par sa mère, justement ? Ou par son père ? Ou bien... Etait il de naissance si honteuse que l'on avait préféré le confier à un parfait étranger plutôt que de le laisser grandir près des siens ? Qui était il ? Raoul de Bragelonne ? Peut être avait il un autre prénom, après tout ? Peut être que ses parents l'avaient baptisé avant de l'abandonner ?

 

Raoul sentit Murmure s'agiter et renâcler sous ses caresses. Il laissa sa brosse, posa ses deux mains sur l'encolure du cheval, et enfoui son visage dans la chaude crinière. Peu à peu, il sentit l'animal se calmer. Mais son trouble à lui augmentait de plus en plus.

 

De l'ignorance naissent les pires croyances.

 

Enfant trouvé ? Enfant volé ? Enfant élevé dans le seul but d'avoir un héritier ?  Enfant enlevé, peut être, même ?

 

Raoul se gifla mentalement pour avoir de telles pensées vis à vis du comte ; pensées qui l'insultaient plus que n'importe quelle injure proférée ouvertement. Il prit une grande inspiration, et tâcha de se calmer. Les questionnements ne servaient à rien, rien d'autre qu'à se faire du mal. Il était heureux, il était jeune, il aimait et était aimé, et il avait un père, même si il ne partageait aucun lien de sang avec lui. Et après tout, est ce que le lien biologique était vraiment important ? Tant qu'il y avait de l'amour et du coeur, le reste ne comptait pas vraiment.

 

Raoul acheva de bouchonner Murmure, et avant de sortir de l'écurie, lui donna une tape amicale sur le flanc. Il brossa son feutre avec le revers de sa manche, et rentra par le perron, tout en se promettant d'embrasser Athos plus tendrement encore que d'habitude, pour lui demander pardon d'avoir douté de lui. Il passa devant le grand miroir du hall, et apercevant son reflet du coin de l'oeil, s'arrêta. Il avait les cheveux atrocement en bataille, une traînée humide sur chaque joue, les yeux rougis.

 

Il ne s'était même pas aperçu qu'il avait pleuré...

 

XoXoX

 

Lorsque Raoul, tout à fait remis et habillé de frais, descendit dans la salle à manger, une demie-heure à peine s'était écoulée depuis son retour de La Vallière, et il ne devait guère être plus de sept heures du matin. Il trouva le comte de La Fère attablé à sa place habituelle, face à la serre, et mangeant distraitement un peu de confiture. Athos ne l'avait apparemment pas entendu, et regardait la chaise vide en face de lui - là où s'asseyait ordinairement Raoul - ses lèvres étirées en ce doux sourire mélancolique qui le rendait si beau et qui n'appartenait qu'à lui. Le vicomte se sentit pris d'une bouffée de tendresse envers son protecteur, et tout en s'approchant respectueusement, il se demanda comment à peine quelques dizaines de minutes plus tôt, il avait pu douter de la légitimité de l'affection qu'Athos avait pour lui.

 

-Bonjour, M. le comte... dit-il doucement, les yeux baissés sur les belles mains blanches et aristocratiques de l'ancien mousquetaire.

 

Il n'osait pas le regarder dans les yeux.

 

Athos sembla s'éveiller à cette voix, et secoua imperceptiblement la tête, avant de se tourner vers Raoul et de lui sourire. Il lui fit signe de prendre place et le jeune homme s'exécuta.

 

-Bonjour, vicomte, dit-il, alors que Charlot accourait pour apporter son petit déjeuner au vicomte. Avez vous bien dormi ?

 

-Très bien, merci, monsieur... répondit Raoul après un instant d'hésitation. Je...

 

Il soupira, et ferma les yeux durant une brève seconde. Ce geste instinctif l'empêcha de voir le regard profond et inquiet que le comte posa sur lui. Athos s'était rendu compte que quelque chose tourmentait Raoul, mais avec son tact habituel, préféra attendre que son fils s'ouvre à lui.

 

-Je suis levé depuis près de trois heures, maintenant, Monsieur le comte, finit-il par dire. Je reviens de Blois, où j'ai été faire une visite à Mlle de La Vallière, et je... Et je ne comptais pas vous le dire.

 

Si Athos fut surpris, il ne le montra que pendant une fraction de seconde. Raoul, pour sa part, n'avait levé qu'une seule fois les yeux vers lui lorsqu'il parlait, et dans ce coup d'oeil timide, Athos avait pu lire un étrange sentiment de détresse, et quelque part, là, tout au fond des iris aquatiques du jeune homme, une lueur triste qui implorait son pardon.

 

-Et qu'est-ce qui vous a fait changer d'avis, Raoul ? demanda Athos, en ravalant un sourire, sentant que Raoul avait besoin qu'on l'aide, et non que l'on se moque de lui.

 

Le vicomte avait toujours le nez baissé, et ne répondit qu'en haussant tristement les épaules. Le comte de la Fère soupira et s'aperçut que Raoul agitait distraitement un biscuit devant lui sans le voir vraiment, comme si il voulait le tremper dans son bol de lait chaud. Geste bien inutile, puisque le bol en question se trouvait à dix bons pouces de là. Athos secoua la tête avec un sourire de compassion, et se pencha légèrement en avant pour guider la main du jeune homme jusqu'au récipient de porcelaine. Et tandis que Raoul levait vers lui un regard d'une expression impossible à décrire, il se leva, et se recueillit quelques instants, les yeux fermés. Lorsqu'il les rouvrit, Bragelonne vit qu' ils étaient chargés d'une nouvelle force. Comme si le comte venait de prendre une résolution.

 

Athos fit signe à Raoul de continuer à manger, et sortit de la salle à manger sans prononcer une parole. Bragelonne le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse à sa vue, et reporta son attention sur la nourriture. Il n'avait pas faim. Il avait juste froid.

 

Un froid qui n'avait certes rien à voir avec la douce chaleur de cette belle matinée de juillet.

 

XoXoX

 

Athos revint dans la salle à manger seulement quelques minutes plus tard. Raoul avait à peine touché à son plateau. Le comte se dirigea vers lui, et, toujours sans un mot et avec son étrange sourire aux lèvres, prit les deux mains de son enfant dans les siennes, et le fit se lever. Le vicomte ne put que le regarder d'un air ahuri, ne comprenant pas ce qui se passait, tandis qu'Athos, tenant fermement sa main droite dans la sienne, l'entraînait vers l'escalier du grand hall.

 

Ils arrivèrent sur le palier où commençait la volée de marche qui menaient au 1e étage, et où était accroché le grand miroir que nous connaissons déjà. C'était la seconde fois en très peu de temps que Raoul passait devant, et l'image de lui, défait et pleurant, qu'il y avait vu lui revint en mémoire. Machinalement, alors qu'Athos le conduisait vers l'escalier, il jeta de nouveau les yeux sur son reflet.

 

La vision fut si brève qu'il crût avoir rêvé. Qu'il crût que son imagination lui jouait un tour. Que son esprit plein de questions sur ses origines avait pris le pas sur ses yeux.

 

Tout en grimpant les escaliers, il déglutit, et resserra davantage sa prise sur la main du comte, comme pour s'assurer de la réalité de ce contact, et chasser l'impression de surnaturel qu'il venait d'éprouver. Dans ce grand miroir de Venise, il avait vu un homme, beau et fort, tenant par la main un enfant.

Un enfant qui lui ressemblait.

 

 

( à suivre dans la 2e partie )