"A toi pour l'éternité" (2e partie)

( A toi pour l'éternité, suite )

Athos se s'arrêta que devant la porte de son bureau. C'était une pièce où Raoul n'avait pénétré que très peu de fois, respectant le lieu de travail du comte comme un sanctuaire. Il leva des yeux remplis de questions vers le visage de son tuteur, mais celui ci ne le regardait pas. Il fixait le lourd battant de chêne, la tête légèrement rentrée dans les épaules, dans une attitude hésitante que le vicomte ne lui avait jamais vu.

 

Ce fut le tour de l'adulte de resserrer ses doigts autour de ceux de l'enfant, semblant y chercher du réconfort, et puiser la force de faire ce qu'il allait faire. Athos ne le regardait toujours pas, mais Raoul, lui, le dévorait des yeux. Quelque chose d'important allait de passer, il le sentait. Quoi ? Il l'ignorait. Mais en tout cas, ce "quelque chose" ne se produirait que par la volonté du comte de la Fère. Et cela suffisait à rassurer Raoul : rien de mal ne pouvait résulter de la volonté du comte de la Fère.

 

Athos ouvrit la porte du bureau en même temps qu'il relâchait la main du vicomte.

 

-Entrez, vicomte, je vous en prie, dit-il.

 

Sa voix parut aussi assurée que d'ordinaire au jeune homme. Ce n'était pas étonnant. La seule personne au monde qui, en ce moment, aurait pu deviner le profond trouble intérieur qui agitait l'âme d'Athos s'appelait d'Artagnan. Pour Raoul, le comte n'avait pas de faiblesses. Aussi pénétra t'il dans la pièce plein de confiance dans la sagesse de cet homme inflexible.

 

Athos entra à son tour dans le bureau, et ferma lentement la porte. Raoul ne le fixait pas, par respect, mais entendit distinctement, après quelques secondes, le bruit d'un verrou que l'on tirait. Ainsi, quoique le comte s'apprêtât à faire, c'était véritablement important, puisqu'il ne souhaitait pas être dérangé. Raoul déglutit en silence, les yeux fixés sur le bureau de bois sculpté d'Athos. Son coeur battait à tout rompre ; et par dessus ce bruit effrené, il entendit la voix du comte, basse et rauque.

 

-Vous souvenez vous de ma longue absence d'il y a quelques semaines, Raoul ?

 

-Oui, monsieur le comte.

 

Les deux hommes se tournaient toujours le dos. Raoul, face au bureau, et Athos, le front appuyé sur la porte pour cacher sa pâleur à l'enfant.

 

-Durant le temps qu'a duré mon voyage, c'est le chevalier d'Artagnan qui a veillé sur vous, n'est ce pas ? Comme je le lui avais demandé ?

 

-Oui, monsieur... Il s'est occupé de moi avec bienveillance et amitié, et il m'a même en ce temps sauvé la vie.

 

Raoul ne comprenait pas où le comte voulait en venir, et le sentiment d'assurance qu'il avait éprouvé quelques minutes plus tôt s'était envolé. A présent, il se sentait perdu.

 

-Je ne savais pas cela, Raoul... Et ce cher d'Artagnan s'est également bien gardé de m'en parler... Quel ami ! soupira le comte. Mais ce n'est pas de cela que je veux vous parler. Ce voyage, Raoul... Ce voyage, j'ignorais quand il se terminerait. Et je peux bien vous le dire, maintenant, mon cher enfant, j'ignorais même si je reviendrais vivant.

 

Bragelonne sursauta, et se tourna vers Athos. Celui ci avait croisé les bras et laissé tombé sa tête sur sa poitrine.

 

-Ainsi, j'avais donc bien deviné... souffla Raoul. C'était une expédition mortelle, que vous aviez entreprise !

 

-Oui, vicomte, mais j'en suis revenu, comme vous le voyez, grâce à Dieu et à mes amis. Seulement, lorsque je partis, comme je vous l'ai dit, j'ignorais encore cette issue heureuse pour moi. Aussi avais-je pris certaines précautions... quand à ce qui devait arriver si jamais je mourrai.

 

-Oh, monsieur, ne parlez point de cela, je vous en prie !

 

-Cher... Vous savez combien je vous aime. Parmi ces précautions que j'avais prises, une, la plus importante de toute, vous concernait.

 

Raoul ne répondit pas, mais fit un pas vers le comte. Il tiraillait entre ses doigts l'ourlet de son pourpoint bleu, ne sachant ni quoi dire, ni quoi faire pour évacuer le mélange d'excitation et d'appréhension qu'il ressentait. Athos leva lentement les mains et tira de son cou une fine chaîne dorée, au bout de laquelle pendaient une petite clef de bronze, fort joliment ouvragée, et que le vicomte de Bragelonne n'avait jamais vue.

Athos baissa les yeux sur cette clef, et fit à son tour un pas vers Raoul.

 

-Cette clef que voici, Raoul, je l'avais laissée à d'Artagnan avant de partir, parce qu'il est sans doute sur cette terre la personne en qui j'ai le plus confiance, et entre les mains de qui je remettrais ma vie sans hésiter. Cette clef, Raoul, était encore plus importante que ma vie. Cette clef, c'est à la fois votre passé, votre présent, et votre avenir à vous, mon enfant bien aimé. Et avec elle, j'avais adressé à d'Artagnan la prière suivante : "Ami, si d'ici à trois mois, vous n'avez point de mes nouvelles, dîtes au vicomte de Bragelonne de retourner à Blois, et d'ouvrir avec cette clef ma cassette de bronze, qui contient un paquet cacheté à son adresse, et qui lui révélera le secret de sa naissance."

 

Raoul se figea. Le sang battait à ses tempes avec une force inimaginable, et il lui sembla durant un instant être pris de vertige. Le secret de sa naissance. Le nom de ceux qui l'avaient mis au monde, où, quand, pourquoi... Et qui ? Qui il était, lui ? Toutes les réponses à ses questions étaient dans la clef que tenait le comte de La Fère au creux de sa main.

 

Athos passa une main tremblante sur son front pâle, et leva un instant les yeux au ciel, voyant que Raoul ne bougeait pas plus qu'une statue. Il fit deux pas rapides vers lui, et lui passa la chaîne autour du cou. Puis, il agrippa l'enfant par les épaules et le serra contre son coeur avec force. Raoul aurait voulu parler, questionner, répondre à cette étreinte, mais il ne put faire un geste. Il lui semblait que même son cerveau fonctionnait au ralenti.

 

-Je suis mort, Raoul. Je suis mort là bas, durant ce voyage en Angleterre, et d'Artagnan vous a remis la clef de bronze qui ouvre la cassette. Ouvrez la, vicomte, et prenez possession de votre identité. Après, vous serez libre d'aller ou prier, ou cracher sur ma tombe. Mais quoique vous décidiez, et quel que soit le sentiment qui vous animera ensuite, souvenez vous que je vous ai aimé de tout mon coeur, que je vous aime encore, et que je vous aimerais toujours.

 

Et avant que le vicomte ai pu seulement même recommencer à penser normalement, Athos se détacha de lui et sortit précipitamment de la pièce pour dissimuler le trop plein d'émotions qui menaçait de le submerger. Raoul demeura seul, debout, immobile au centre de la pièce, les doigts serrés autour de la clef de bronze.

 

Combien de temps resta il ainsi, sans réfléchir, sans songer, sans respirer, presque, même ? Nul ne le sait, même pas lui. On sait juste qu'après ce temps de silence et d'immobilité, il se dirigea lentement vers le secrétaire de bois précieux où il savait qu'Athos rangeait tous ses papiers les plus importants. Lentement, il l'ouvrit, et trouva le lourd coffret de bronze, qu'il souleva et alla déposer sur le sol, là où il se tenait quelques instants auparavant, et s'agenouilla.

 

Un tour de clef, puis deux.

 

Il ne songeait plus à rien, à rien d'autre qu'à ce qu'il allait découvrir. Son nom, son âge, son pays, ses parents. Et là, tout en haut, dans un coin de ce paysage qu'il s'apprêtait à dévoiler en soulevant le couvercle du coffre, l'image d'un homme aux longs cheveux noirs, qui avait dû mourir pour lui permettre de redevenir enfin lui même.

 

Raoul ouvrit la cassette d'un coup sec, et en sortit une large enveloppe de papier brun, et qui au vu de son épaisseur, ne semblait pas contenir beaucoup de feuillets. Sur le dos de cette envelloppe, son nom était tracé à l'encre noire, de l'écriture ferme et allongée du comte de la Fère. Il suivit lentement le tracé de chaque mot, de chaque lettre du bout des doigts. Il ne voulait pas se précipiter. Il voulait savourer chaque seconde, profiter pleinement de ce rituel, de ce jour béni entre tous, ou il allait enfin découvrir qui il était.

 

Il décacheta l'envelloppe, et s'aperçut alors que ses mains tremblaient. Il respira profondément, et retourna le pli par dessus le tapis. Deux carrés de papiers pliés en tombèrent, ainsi qu'une autre chaînette. C'est d'elle que Raoul se saisit en premier. Elle était finement ciselée, et brillaît d'une belle couleur dorée. A son extrémité pendait, non pas une clef, mais un magnifique pendentif sculpté en forme d'étoile à cinq branches, sur lequel était inscrit, en lettres minuscules, deux mots en anglais.

 

Yours ever.

 

A toi pour l'éternité.

 

Et au dos, une date. 13 juillet 1634.

 

Raoul eut un instant l'idée de mettre cette chaîne à son cou, mais brusquement se ravisa, en songeant que peut être, cet objet de lui était pas destiné. Il prit les deux lettres, et ouvrit la première. Qui était en réalité, non pas une lettre, mais une copie manuscrite d'une page d'un registre de paroisse. Raoul plissa les yeux, et lut avidement.

 

"15 septembre 1634,

 

Recensement d'un enfant d'environ trois mois, de sexe mâle, remis par un cavalier inconnu à l'abbé François Thounenin, dans son église de la commune de Roche l'Abeille. Père et mère de l'enfant inconnus. Seules pièces ayant valeurs d'attestation d'identité : un billet portant les mots "11 octobre 1633", et un pendentif de forme stellaire, bronze plaqué or, portant la devise "Yours ever" et la date du 13 juillet 1634.

 

Attestataire : François Jean-Marie Georges Thounenin."

 

Raoul jeta les yeux sur le bas de la page, et vit qu'un paragraphe d'une écriture différente de la précédente y avait été ajouté. Cela disait :

 

"25 septembre 1634,

 

Baptème de Raoul Auguste Jules de La Fère, né le 13 juillet 1634, recensé à Roche-l'Abeille le 15 septembre de la même année comme enfant inconnu. Père naturel déclaré : Olivier Nicolas Dieudonné, comte de la Fère et de Bragelonne, nommé par la suite, et à sa demande, parrain et tuteur légal de l'enfant. Mère naturelle inconnue. Pas de marraine.

 

Attestataires : François Jean-Marie Georges Thounenin ; Olivier Nicolas Dieudonné de La Fère."

 

Raoul lâcha le morceau de papier, et laissa tomber sa tête dans ses mains, tentant de digérer et d'intégrer l'incroyable révélation. Le comte de La Fère... Le comte était son père... Son vrai père... Son père naturel, biologique... Athos... Il était le fils d'Athos. Son vrai fils, pas un enfant adopté ou recueilli par charité, mais un véritable enfant, fruit de sa chair et de ses entrailles. Il se courba en deux, toujours agenouillé sur le sol, les deux bras croisés sur son ventre, tâchant de calmer les battements frénétiques de son coeur, et l'horrible sensation de trahison qui le prenait aux tripes. Le comte était son père... Le comte lui avait menti, menti sur ses origines durant toutes ses années ! Pourquoi ? Pourquoi donc Athos avait il prétendu, toujours et invariablement depuis qu'il le connaissait, un sourire aux lèvres, qu'ils n'étaient que des étrangers, l'un pour l'autre ? Que Raoul était un orphelin, n'ayant ni nom, ni famille, abandonné de père et de mère ? Pourquoi ?

 

Les mots dansaient devant ses yeux, dansaient dans son esprit une sarabande effrenée et moqueuse.

 

"Athos, vrai père ! Athos, mensonge ! Disgrâce, naissance honteuse ! Mensonge, mensonge ! Vrai père, père père..." ;

 

"Père naturel déclaré... Nommé à sa demande parrain et tuteur légal de l'enfant... Mère inconnue..."

 

"Je vous ai aimé de tout mon coeur, je vous aime encore, je vous aimerai toujours, quoique vous fassiez, que vous alliez prier ou cracher sur ma tombe..." ;

 

"Noble Athos, noble comte de La Fère ! Qui n'a su que mentir à un enfant naïf, pour cacher sa honte !" ;

 

"C'est mon père... Mon vrai père..."

 

Aveuglé, pris de vertige et d'assaut par tous ces sentiments contradictoires et douloureux, Raoul trouva tout de même la force de se redresser et de saisir entre ses mains tremblantes et mouillées de sueur le second carré de papier qui s'était échappé de l'enveloppe. La seconde lettre. Celle qui lui révèlerait peut être le moyen de lever le voile noir qui lui semblait à présent recouvrir les seize années qu'il avait passées près du comte, qui lui avaient parues jadis si lumineuses. Il voulait chasser les ténèbres de ses yeux. Pourtant, l'image d'Athos, tout là haut, dans un coin du paysage de son coeur, était toujours présente...

 

Doucement, tâchant de maîtriser ses gestes et ses larmes, Raoul décacheta cette lettre là. Elle allait tout lui dire, tout lui expliquer... Athos allait se justifier, fournir une excellente raison pour lui avoir menti durant tout ce temps... Seize longues années où, au lieu de l'appeler son fils, il l'appelait orphelin...

 

Ce fut une voix totalement différente de la sienne que Raoul entendit murmurer à travers ses lèvres :

 

-Derniers mots d'un mort... Seule chance de se racheter...

 

XoXoX

 

Monsieur le comte, mon protecteur, je vous aime tant... Mon père... Dieu, est il possible que seize années d'affection s'envolent ainsi en fumée ?

Allons, déplie cette lettre, Raoul de La Fère, puisque c'est ainsi que tu te nommes, et ensuite, bénis ou maudis, mais toujours en te souvenant que depuis ta naissance, tu as été aimé comme aucun enfant ne l'a jamais été.

 

A vous pour l'éternité...

 

XoXoX

 

La lettre était magnifique. De l'Athos pur. Et furieux. Raoul la dévora.

 

"6 décembre 1648,

Château de Bragelonne,

Touraine.

 

A M. Raoul de Bragelonne, qui, s' il lit ses lignes, sait à présent qu'il est mon fils.

 

Mon cher enfant,

 

C'est bien difficile de trouver des mots à coucher sur le papier pour vous exprimer tout ce que je ressens en ce moment. J'ai tant de chose à vous dire, Raoul, tant de choses à vous expliquer... Mais avant tout cela, avant de me justifier, je dois vous faire des excuses. J'ai été lâche et égoïste, Raoul, j'ai privilégié mon honneur, et, faut il le dire ? mon orgueil, à votre bonheur. Pour cela, pour ma lâcheté, je vous demande de me pardonner. Peut être ces mots vous paraîtront ils hypocrites, mais pour moi, votre absolution est plus importante que celle d'un prêtre, plus importante que celle de Dieu, à qui je demande pardon si je blasphème.

Il me faut maintenant aborder le vrai sujet de cette lettre, celui pour lequel nous sommes tous deux là. Je vais être direct et franc, Raoul, chose que sans doute, vous devez me reprocher de ne pas avoir été jusque là. Vous êtes bel et bien mon véritable fils. Mon unique fils. Et si je ne vous l'ai jamais dit, c'est parce que vous êtes né hors mariage. Ne me demandez pas le nom de votre mère, car il me faudrait vous mentir encore, et cela, je ne le veux pas. Vous êtes ein Liebekind, un enfant de l'amour,  comme disent nos voisins les Allemands, et lorsque j'ai appris votre existence, vous n'aviez guère plus de trois mois. Votre mère vous avait confié à l'abbé Thounenin, et c'est lui même qui vous confia à moi, comme vous en aurez la preuve sur la pièce jointe à la présente.

Je vous ai aimé dès que je vous ai vu, Raoul. Vous étiez un charmant bébé, innocent et souriant, et dès lors que je vous ai pris dans mes bras pour la première fois, dès lors que je compris que j'était père - comme cela était étrange et nouveau pour moi, comme idée ! -, je sut que ce que j'attendais depuis des années était arrivé. J'attendais quelque chose qui me rappelât de nouveau à la vie. Quelque chose qui sache réveiller le sentiment d'amour enfoui dans mon coeur et que je croyais éteint et mort à tout jamais, et qui seul, aurait eu le pouvoir de me faire redevenir moi même. Vous avez été ce quelque chose, Raoul, cette petite étincelle, ce léger souffle sur la braise, qui fait d'une flamme un incendie et d'un bourgeon un arbre majestueux. Tout cela, vous dis-je, je l'ai réalisé à l'instant où je vous ai serré contre mon coeur pour la première fois.

Mais l'abbé, et la raison du monde d'ailleurs, réclamait que je vous procure une chose bien plus complexe et bien plus triviale que l'amour paternel : une identité. Un nom, une ascendance, une maison, un état. C'est à ce moment que je fus lâche, Raoul, à ce moment précis.

J'ai résolu d'être franc jusqu'au bout, avec vous, je le serais. Je songeais que vous déclarer comme mon fils, comme un enfant naturel né d'une nuit d'abandon, c'était trahir le code d'honneur que je m'efforçais de suivre depuis toujours. C'était trahir la bienséance, c'était souiller mon honneur, ma réputation. C'était aussi, pardonnez moi ces mots, vicomte, c'était tâcher votre naissance à tout jamais. J'ai honte, Raoul, j'ai honte de ces pensées qui m'assaillirent à ce moment là. Cette voix, au fond de moi même, qui me soufflait que faire de vous mon fils aux yeux du monde, alors que je n'était ni marié, ni récemment veuf, c'était vous discréditer à jamais, c'était vous exposer aux railleries et à la sévère intolérance sur le point de l'origine de notre aristocratie. Mon coeur saignait à l'idée qu'un jour, on put vous reprocher la partie obscure de votre naissance... à l'idée qu'un jour, on put vous appeler bâtard - encore une fois, pardonnez moi ce mot.

Peut-être aurais-je dû ne pas m'en soucier. Peut être aurais-je dû me souvenir que ce n'est pas l'origine qui fait un homme, mais son coeur et son bras. Peut être aurais-je dû oublier mon épouvantable fierté d'homme fort et respectable, l'orgueil de mon nom, ma vanité d'être un noble de vieille souche. Peut être aurais-je dû songer que tant que je vous aimais, Raoul, les circonstances de votre naissance n'avaient pas la moindre importance. Mais non, je m'en rends compte aujourd'hui. Non content d'avoir été lâche, j'ai été terrible, j'en suis conscient.

Je vous confiais un instant aux bras de Grimaud, qui vous prit comme si vous étiez de verre, je me le rappelle ; et pris le bon curé à part. Je lui dis ma volonté de vous prendre avec moi, je répondis de votre nom, de votre fortune, et je lui demandais de vous baptiser sur l'heure, avec pour seuls attestataires lui et moi même. Je fus nommé votre parrain et votre tuteur aux yeux de l'Eglise et de la Justice. Et lorsque le curé inscrivit le compte rendu de la courte cérémonie sur le registre de la chapelle, il me demanda si véritablement, je ne connaissais point les parents de l'enfant. Je souris en repensant à cela, Raoul, car je me souviens parfaitement du sentiment qui me prit, de la façon instinctive dont j'agis, et des mots que prononcèrent mon coeur avant ma raison. Ni mes lèvres, ni cette maudite fierté dont je vous parlais à l'instant, n'eurent le temps de les retenir : "Je connais au moins son père, puisque c'est moi. Il est mon fils."

Oh, vicomte, je suis plus fier de ces simples mots là que de n'importe quels autres que j'ai prononcé, où prononcerai jamais dans ma vie, croyez moi. Le curé me fixa un instant, et je crus qu'il allait s'exclamer, m'interroger. Il n'en fit rien, et se contenta de sourire et de terminer votre certificat de baptême, que j'allais ensuite signer à mon tour.

La suite de toute cette histoire, vous la connaissez, Raoul. Je vous emmenais avec moi, ici, à Bragelonne, dont je vous donnait le titre et la fortune, et vous élevais du mieux que je le put ( et quand je vois ce que vous êtes aujourd'hui, je songe sincèrement que je ne m'y suis pas trop mal pris ), dans cette idée que je n'était pas votre père, mais un simple protecteur.

Si vous tenez aujourd'hui cette lettre entre vos mains, c'est sans doute qu'il m'est arrivé malheur, ou bien que ce jour est celui de votre seizième anniversaire. Cela fait en effet longtemps que je songe à vous dire la vérité à ce jour précis. Depuis votre enfance, jamais je ne vous avais appris la date exacte de votre naissance, n'est ce pas ? Aujourd'hui, vous la connaissez. Vous êtes né le 13 juillet 1634. Vous êtes Raoul de La Fère, vicomte de Bragelonne, mon fils.

Si vous lisez ceci et que je suis mort, je vous embrasse et je vous dit adieu, vicomte, en vous léguant tout mon amour, en vous dédiant le dernier but de ma vie, en priant Dieu de ne pas vous inspirer trop de colère envers ma mémoire.

Si je vis, Raoul, si je vis et que vous savez tout, alors je n'ai besoin de rien faire, et je remet tout entre vos mains. Je sais que quoiqu'il arrive, vous ferez les bons choix, et ne vous tromperez pas de route.

 

Tendresses,

 

Votre père,

comte de La Fère.

 

PS : Le pendentif en forme d'étoile est un bijou que votre mère vous a glissé au cou avant de vous confier à l'abbé. Qui sait, peut être qu'un jour, Dieu vous permettra t'il d'en découvrir les secrets, et d'écrire le dernier chant du poème."   

 

Alors l'enfant pleura. De joie, de reconnaissance, d'espoir.

Il goûtait la plénitude, la sérénité.

Il rayonnait, son héritage enfin retrouvé.

 

Et au milieu de toutes ces larmes, un mot.

 

-Pardon...

 

XoXoX

 

Cela faisait maintenant près d'une heure que le comte de La Fère marchait dans la grande allée des Tilleuls de Bragelonne, au hasard de ses pas, tantôt rapides, tantôt hésitants. Il s'inquiétait un peu, réfléchissait assurément, rêvait beaucoup. De temps en temps il s'arrêtait, s'agenouillait, observait une fleur, ne la voyait pas vraiment. Il attendait une réaction, un signe de vie, un baiser ou une gifle de celui qu'il avait laissé là haut, dans son bureau, avec le compte rendu de son mensonge de seize ans.

 

( à suivre dans la 3e partie )

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