"A toi pour l'éternité" (3e partie)

 

( A toi pour l'éternité, suite )
 

A l'autre bout de l'allée, Grimaud observait son maître en soupirant, se doutant de ce qui agitait cette âme si forte qu'il connaissait depuis si longtemps. Le vieux serviteur se souvenait des premiers temps qu'il avait passé près du comte de La Fère. Tous les deux n'avaient alors pas plus de dix-huit ans. Grimaud savait tout du comte, il l'avait vu grandir, évoluer, apprendre la vie et la mort, devenir un homme. Lorsqu'il regardait Athos aujourd'hui, ancien mousquetaire, soldat aguerri, revenu de tout, ex alcoolique et père exemplaire, il ne pouvait s'empêcher de revoir le jeune homme tout juste sorti de l'adolescence, rieur, séduisant et séducteur, déjà noble mais encore naïf, et qui ne s'appelait alors qu'Olivier, vicomte de La Fère. C'était plus qu'une trentaine d'années qui séparait Athos de son enfance, de son innocence : c'était un monde. La vie n'est pas une ligne brisée dont chaque cassure est un événement majeur, phénoménal, qui vous fait prendre un tournant définitif. Non, la vie est une succession de courbes, d'arabesques. Jamais vraiment de cul-de-sac. Toujours une pente qui s'offre à vous pour vous permettre de remonter celle que vous venez de dégringoler.

 

Grimaud songeait à cela, à l'enchevêtrement de chutes et de relèvements, de courbes plus ou moins marquées, qu'avait été le parcours de cet homme étrange à qui il avait offert sa vie, et que l'on appelait le comte de La Fère. Deux choses seulement avaient réussi a en stabiliser l'échafaudage. La première se nommait Aramis, Porthos, et d'Artagnan. La seconde...

 

La seconde venait d'apparaître sur le perron du château, et courrait dans sa direction, la bouche close, mais le regard si expressif que Grimaud sut immédiatement ce que le vicomte de Bragelonne voulait lui demander. Avant même que le jeune homme ne soit arrivé à sa hauteur, il avait tendu le bras, et désignait la place où se trouvait Athos. Raoul tourna la tête et repartit en courant dans cette nouvelle direction.

 

Grimaud ne put s'empêcher de sourire.

 

XoXoX

 

Ce fut le bruit de galopade sur les graviers de l'allée qu'Athos entendit en premier, agenouillé devant un parterre d'iris. Il se retourna et aperçut Raoul qui courait vers lui, les poings serrés, les yeux rougis. Il voulut se relever, se prostrer, parler, se taire, écouter et entendre. Savoir ! Mais tout ce qu'il eu le temps de faire fut de tendre sa main derrière lui pour ne pas tomber lorsque son fils se jeta sur lui et l'enserra avec force.

 

Les deux bras passés autour des épaules et du cou d'Athos, le visage enfoui contre son épaule, Raoul embrassait son père à l'étouffer. Heureux, ému, attendri, le noble comte de La Fère était présentement assis sur les fesses par terre, en plein milieu du parc de sa demeure, et pressait son enfant contre son coeur. Etrange tableau !

 

Père et fils qui s'étaient enfin reconnus comme tels, ils n'échangèrent pas un mot. Tout ce qu'il y avait à dire fut exprimé dans cette étreinte silencieuse, dans cette reconnaissance mutuelle, dans tous les sens du terme. Ni larmes ni mots tendres. Juste un baiser et un sourire.

 

Lorsqu'ils se relâchèrent enfin, Raoul rendit en souriant la clé à son père. Et tous les deux se rendirent compte que rien n'avait vraiment changé. Toujours la même lueur dans le regard échangé, toujours la même force dans les mains qui se pressent, toujours la même chaleur dans le coeur. Ils se sentirent étrangement heureux. Heureux et soulagés, de constater qu'ils n'avaient jamais eu besoin d'un sang commun ou d'un acte de naissance pour s'aimer. Athos posa une main sur l'épaule de son fils.

 

-Puissent mes erreurs vous servir de leçon à vous aussi, et Dieu vous donne la force de ne pas les commettre à votre tour.

 

Raoul sourit de nouveau et voulut répondre, mais le grincement d'une grille qui s'ouvre l'interrompit. Ils se retournèrent, et entendirent Grimaud annoncer Monsieur et Madame de Saint-Remy, ainsi que leur fille. Athos serra une dernière fois l'épaule de Raoul, et le jeune homme courut au devant des visiteurs afin de les accueillir comme il convenait. Le comte le suivit des yeux tandis qu'il s'inclinait devant les parents de Louise de La Vallière et déposait un baiser sur la main de sa petite amie.

 

Athos sentit quelque chose comme un espoir pénétrer dans son coeur.

 

-Oui, Dieu vous en donne la force... Murmura-t-il.

 

Ou peut être un regret ?

 

FIN


Emmanuelle Brioul, Novembre 2005. 

 

 

(1) Personnages principaux d'un conte traditionnel folklorique du Viêt-Nam : "Histoire de la voix envoûtante". My-Nu'o'ng est une princesse qui, un jour, entends la voix merveilleuse d'un pêcheur et en tombe amoureuse. Mais lorsqu'elle le voit, et découvre qu'il est vieux et laid, elle prends peur et le fait chasser. Tru'o'ng-Chi, le pêcheur, est quand à lui, bel et bien tombé amoureux de My-Nu'o'ng, et lorsqu'elle le repousse, s'en va mourir de douleur dans la rivière. J'ai mis une allusion à cette belle histoire en référence, car j'ai trouvait que sur le fond, elle correspondait assez bien à l'histoire de Raoul et Louise....