"Avidité"

AVIDITE
par Andromède/Emmanuelle Brioul.
d'après les romans d'Alexandre Dumas.

 

Les serviteurs avaient fait rentrer les chevaux précipitamment, les jardiniers avaient tâché de recouvrir les fleurs les plus précieuses avec des bâches, mais avaient très vite renoncé et étaient allés se mettre à l’abri avec les autres.

 

Grimaud, resté le dernier dehors, sans aucune protection entre lui et l’ombre des gros nuages noirs qui crachaient leurs larmes au monde, se tourna vers l’allée des Tilleuls. Il poussa alors un soupir de soulagement, qui se perdit dans les hurlements de l’orage.

 

Là, sous l'un des grands arbres, ruisselant d’eau, un petit garçon était agrippé au tronc et regardait avec de grands yeux effarés la mer d’apocalypse qu’était devenu le ciel, et qui déversait son trop plein sur la terre en vagues noires et sonores.

Grimaud poussa un cri d’appel et, aussitôt, l’enfant couru à lui, une lueur rassurée dans les yeux. Le vieux serviteur entraîna rapidement vers le château son jeune maître, Raoul de Bragelonne, qu’il savait être en train de jouer dans le parc, et pour qui il était resté le dernier sous la pluie.

 

XxX

 

Grimaud conduisit le petit vicomte, alors âgé de huit ans et une semaine, jusqu’à l’office. Les servantes le frictionnèrent avec du linge blanc, et lui changèrent ses vêtements trempés. Par la fenêtre, on apercevait les branches des sycomores danser férocement sous les coups du vent, comme des lambeaux d’étendards en plein cœur de la bataille.

Grimaud observait le fils de son maître alors qu’il le conduisait jusqu’au comte. Ce n’était pas la première fois que l’enfant sentait le souffle d’une tempête contre son visage. Aussi, passé la surprise effrayée des premiers coups de tonnerre, commençait-il à se calmer et à observer sans peur cette nature en colère. L’homme aux lèvres closes sourit. Cet enfant semblait déjà regarder le monde avec la même sagesse que son père.

 

Grimaud entra dans la salle de séjour et annonça doucement :

 

-M. le vicomte est rentré…

 

Un sourire se tourna vers eux. Athos, assis dans l’encadrement d’une baie vitrée, se trouvait entièrement dans l’ombre, baigné par la noire clarté qui émanait du ciel et qui se reflétait jusque dans la pièce. Seuls ses yeux brillaient, semblant dispenser leur propre lumière, comme ceux des chats dans l’obscurité.

Ni Grimaud ni Raoul n’eurent peur.

 

Le comte de La Fère fit signe à son pupille de s’approcher, après avoir remercié Grimaud d’un regard clair. L’ancien laquais sortit, l’enfant s’avança. Athos alluma une chandelle, qu’il déposa sur le rebord de la fenêtre, et l’enfant put contempler son aîné.

Assis dans un fauteuil de velours, jambes étendues, le bras replié sur l’accoudoir et la tête rejetée en arrière, l’ancien mousquetaire semblait étrangement serein, détendu. Paisible. Ce qui contrastait terriblement avec l’orage du dehors.

Une fois de plus, Raoul eut l’impression de poser les yeux sur une créature au-delà de l’humanité. Un demi-dieu.

 

Le tonnerre gronda, la flamme vacilla, Raoul agrippa instinctivement le tissu qui recouvrait le siège de son père. Athos posa une main sur la tête brune du jeune garçon, sourit, et se tourna de nouveau vers la fenêtre.

 

-Que faisiez vous dehors, jeune homme ? interrogea-t-il sans aucune sévérité dans la voix.

 

-Je jouais avec le fils de Blaisois, monsieur… murmura Raoul en baissant le nez, comme convaincu d’avoir fait une grosse bêtise. Nous regardions les chevaux…

 

-Et pourquoi n’êtes vous point rentré aux premiers signes avant-coureurs de l’orage ?

 

Raoul ne leva pas les yeux. Il ne comprenait pas ce qu’Athos voulait dire.

 

-Je… Je crois que je voulais juste encore rester jouer un peu avec lui, monsieur…

 

Les doigts d’Athos jouaient à présent doucement avec la chevelure humide de l’enfant.

 

-Encore un peu, oui, toujours un peu plus… Raoul, il faut apprendre à se contenter de ce que l’on a. Ne pas toujours vouloir plus. Car lorsque l’on se laisse entraîner par son cœur sur la pente de l’avidité, vous avez vu ce que cela donne, n’est ce pas ? On se retrouve noyé…

 

Raoul regardait le comte avec de grands yeux ardents et sérieux, à présent. Son petit cœur de huit ans lui soufflait que sous le doux reproche se cachait une parabole plus essentielle.

 

-Un jour, pourtant, monsieur, osa répliquer l’enfant, vous m’avez dit qu’il fallait chercher à voir le monde le plus complètement possible… De voir très large et très loin pour bien comprendre les êtres et les choses… N’est ce pas vous, monsieur le comte, qui m’aviez dit cela ?

 

Athos regardait son fils avec une étrange expression, mélange de surprise et d’admiration. Un sourcil et un coin de sa bouche relevés en une moue tendre et moqueuse à la fois, il demanda :

 

-Je ne vois pas bien le rapport, Raoul… Pourriez vous m’expliquer ce que vous entendez par là, et ce que vous trouvez de commun ou de contradictoire entre ces deux conseils que je vous ai donné ?

 

Le comte de La Fère sentit comme de l’amusement pointer dans son cœur lorsque l’enfant, passant nerveusement la langue sur ses lèvres, balbutia d’une voix incertaine, qui cherchait ses mots :

 

-Chercher à voir toujours mieux…N’est ce pas vouloir toujours plus ? L’ambition est une forme d’avi… adi…

 

-Avidité, oui, acheva Athos. C’est bien d’avoir assimilé le sens de ces mots, Raoul, c’est très bien.

 

L’homme aux longs cheveux noirs de redressa dans son fauteuil, faisant sursauter son jeune compagnon, et se pencha aussi vers lui.

 

-Chercher à voir de plus en plus loin et de mieux en mieux n’est pas vouloir aller plus loin et en avoir toujours plus. La vue réelle passe par le cœur, Raoul, et vouloir avoir un cœur de plus en plus large est la seule ambition, la seule forme d’avidité qu’il vous sera jamais permise d’éprouver sans honte ni remords, Raoul. C’est même plus, je dirais, la seule ambition réelle d’une vie humaine.

 

Avant que Raoul n’ait pu ouvrir la bouche pour réagir, Athos l’attrapa par la taille et l’enleva du sol, comme une plume, pour l’asseoir sur ses genoux.

 

-Chercher la sagesse est une quête difficile. Il est aisé de la confondre avec d’autres routes à suivre. La sagesse vient avec l’expérience, Raoul. Plus vous verrez de choses différentes, plus vous verrez loin, donc, plus vous serez à même de ne pas vous perdre dans la complexité du monde. Seulement, pour explorer, il faut être libre… Et la liberté, c’est le pouvoir, comme a dit un jour une célèbre poétesse.

 

-Cela veut il dire que pour être libre, il faut d’abord avoir du pouvoir ? demanda l’enfant en regardant l’adulte dans les yeux, sentant bouillir en lui cette même mystérieuse avidité d’apprendre dont il était question ici.

 

Il buvait chaque parole du comte et tâchait, même s’il ne la comprenait pas forcément, de lui associer des idées et des images pour pouvoir plus tard, s’il était possible, la ressortir de son cœur et l’assimiler pleinement.

 

-Non, Raoul, pas du tout. Enfin, pas dans le sens où vous l’entendez, je suppose… Etre libre, c’est avant tout dans votre esprit.

 

Athos posa ses deux mains sur la tête de Raoul.

 

-Etre libre, c’est avoir le pouvoir de voir tout, très loin, en vous-même. Le pouvoir de faire abstraction de certaines choses pour voir ce qui se cache derrière. La liberté, c’est vous connaître vous-même, vous comprendre vous-même, pour être en mesure de comprendre les autres. La liberté c’est accepter les autres, s’accepter soi même, et ne jamais dépendre de rien ni de personne pour penser. La liberté, c’est faire ses propres choix.

 

Athos pressait maintenant doucement les joues de Raoul.

 

-Mon enfant, mon élève… Pour moi, moi qui me suis chargé devant Dieu, devant ma propre liberté de cœur, devant mon honneur, de vous guider sur le chemin de la vie et de faire de vous un homme sage, je vous dirais finalement ceci. Vouloir se conquérir soi même, toujours plus profondément, c’est de la sagesse, c’est le chemin de la liberté.

 

Tenant toujours la tête de l’enfant entre ses mains, il le força à se tourner et à regarder par la fenêtre l’orage qui grondait toujours.

 

-Mais vouloir conquérir les autres, les priver de leur quête de liberté au profit de la votre, cela, c’est de l’avidité, de l’ambition, c’est de la tyrannie enfin, et c’est le chemin de la noyade.

 

Athos relâcha Raoul, et le regarda réfléchir à ses derniers mots. Un éclair brilla dehors, zébrant le ciel, et provoquant un reflet soudain sur le visage de Raoul. Ses beaux yeux aquatiques, de la même forme, mais pas tout à fait de la même couleur que ceux de son père, semblèrent jeter un feu soudain. Il releva la tête, et agrippa doucement le pourpoint du comte, dont il étreignit l’étoffe entre ses doigts.

 

-Et si ce sont les autres qui se trompent de chemin ? Et si grâce à notre liberté, nous voyons qu’ils se trompent, est ce de la tyrannie que d’essayer de les ramener à notre avis pour ne pas qu’ils se noient ? Est-ce les priver de leur liberté à eux ? Est-ce permis ?

 

Athos ferma les yeux et se pencha à l’oreille de l’enfant.

 

-A cela, mon fils, je vais vous laisser chercher la réponse seul. Sachez simplement ceci : certes, vous verrez des gens se tromper. Mais si vous pensez qu’ils se trompent simplement parce qu’ils pensent différemment de vous, alors dans ce cas, c’est vous qui vous tromperez.  Faîtes toujours la différence entre votre liberté et la liberté Entre votre vérité et la vérité. Si vous gardez cela à l’esprit, alors vous arriverez toujours à trouver la réponse à votre question, quel que soit celui qui se trompe.

 

Athos sentit Raoul hocher la tête, et il se redressa. L’enfant, toujours à califourchon sur ses genoux, était encore cramponné à son habit. Ce n'était plus le comte qu’il regardait, mais la chandelle, dont la flamme avait cessé de trembler. Elle s’élevait maintenant, au contraire, de plus en plus droite, de plus en plus claire. Sa lumière dansait sur les joues pâles du vicomte, qui semblait plongé dans ses pensées. Le cœur d’Athos frissonna d’émotion et de joie, tandis qu’il contemplait la seule fierté, la seule vraie ambition qu’il ait jamais eu dans sa vie à lui. Son fils unique, beau et pur comme un diamant.

 

-Huit ans et sept jours… murmura le mousquetaire en levant la main et en effleurant doucement la joue de l’enfant. Huit ans et sept jours, et déjà l’ambition de la sagesse…

 

Raoul sursauta presque, et glissa un regard gêné vers le comte. Malgré le peu de clarté qui régnait dans la pièce, Athos vit distinctement une rougeur monter à ses joues. Le comte ne se formalisa pas. Son fils était timide, il le savait, et pensait que ce compliment, murmuré à la faveur de l’obscurité et des mugissements du vent, avait embarrassé l’enfant. Il pencha la tête de côté, et ouvrit la bouche pour le taquiner un peu, comme il aimait parfois le faire, mais Raoul prit la parole avant lui. Les mains toujours accrochées au vêtement d’Athos, les yeux baissés, il marmonna :

 

-En vérité, monsieur… Je crois que je… Je crois que je viens d’avoir une mauvaise pensée…

 

Athos haussa les sourcils.

 

-Vraiment, vicomte ? Comment cela ?

 

-Je crois que je viens d’éprouver de l’avi… adi…

 

-Avidité, corrigea une fois de plus le gentilhomme en souriant.

 

Raoul hocha la tête.

 

-Pourquoi dîtes vous cela, Raoul ?

 

-Parce que… Je veux plus que ce que je n’ai à présent… Et je veux que ce soit quelqu’un d’autre qui prenne sur sa liberté pour me donner ce plus… à moi… C’est de l’avi… di… té cela, n’est ce pas ? Demanda le petit garçon en levant timidement le nez.

 

Athos, surpris, ne voyait pas où Raoul voulait en venir. L’enfant se troublait de plus en plus, et semblait affreusement gêné. Son père baissa les yeux et aperçut alors les petites mains frêles qui s’agrippaient à lui, crispées et tremblantes, comme brûlant de tirer très fort sur ce qu’elles tenaient.

Le gentilhomme ouvrit la bouche, et à cet instant, leurs deux regards se croisèrent. Alors Athos comprit.

Quelque chose comme un éclat de rire, léger et cristallin, s’échappa de ses lèvres, et avant que Raoul n’ai seulement eu le temps d’écarquiller les yeux, il se retrouva emprisonné dans une douce étreinte, entre les bras du comte de La Fère, le nez enfoui contre son pourpoint.

Là, bien caché tout contre ce sanctuaire inviolable, tout contre le cœur d’Athos, il put sourire de bonheur à son aise lorsqu’il entendit la voix d’Athos lui glisser dans l’oreille :

 

-Si votre unique ambition est d’entraver votre liberté dans mes bras, mon fils, alors vous n’irez pas bien loin… Mais je ne vous laisserais jamais vous noyer, Raoul, jamais.

 

« Parce que vous êtes ma liberté, et la seule chose au monde dont je sois toujours plus avide. »

 
Emmanuelle Brioul, Juillet 2006.