"Dons Quichottes"

DONS QUICHOTTES
par Andromède/Emmanuelle Brioul.
d'après les romans d'Alexandre Dumas.


Cela se passait au tout début des années 1620. Richelieu était en exil, Marie de Médicis pleurait son pouvoir en lambeaux, Louis XIII souriait à son miroir.

 

Arnaud-Jean de Peyré, comte de Troisville ( que déjà à l’époque on appelait Tréville par contraction ) venait d’être nommé capitaine-lieutenant de  la compagnie des mousquetaires de corps du roi, et lui, ne riait pas du tout.

Il n’était pas bien vieux, la trentaine à peine, et pourtant, jamais il ne s’était senti aussi las. Ses hommes, des monstres de bravoure et d’indiscipline, faisaient très peu de cas de ce cadet de Gascogne fraîchement débarqué de Mont-de-Marsan ( dont il avait été gouverneur ) et passé en tête de la compagnie des Grands Fleurdelisés.

 

Peu de cas, oui, très peu de cas.

 

Tréville savait qu’il ne devait pas s’en étonner outre mesure. Après tout les soldats, comme les écoliers, n’étaient jamais tendres avec les nouveaux venus, desquels ils exigeaient un certain temps d’adaptation pour prouver leur valeur. Même, et surtout, lorsque dans le cas de Tréville, le nouveau venu en question était leur chef. Le comte gascon défilait parmi ses hommes, passait la revue, non en officier mais en étranger. Et il y avait toujours un ou deux téméraires pour siffler sur son passage, n’hésitant pas à risquer la sanction pour le plaisir de se payer la tête de ce petit capitaine et de faire rire les camarades.

Tréville, donc, était las. Découragé et triste, il passait ses journées enfermé dans son bureau, au premier étage de l’hôtel qu’il venait de se faire construire à Paris ; qui aspirait à devenir hôtel des mousquetaires, mais qui pour l’instant n’était qu’un désert de peinture fraîche.

 

« Comment parvenir à gagner le respect et l’estime de mes hommes, songeait-il chaque jour, comment leur prouver que je suis digne de ce commandement ? Les dompter par la force et la terreur ? Ah, certes, le beau moyen que voilà ! Leur scepticisme et leurs railleries se changeraient en haine et en crachats, ils m’obéiraient mais ne me seraient plus fidèles. Et Dieu sait que les soldats survivent par le fer, mais aussi par la concorde, la fraternité sous une même bannière. Je puis, je sens que j’en suis capable, oui, je puis être le bras qui tiendra cette bannière à laquelle ils se rallieront au plus fort de la bataille. Mais comment, comment leur montrer… ? »

 

Et Tréville arpentait son cabinet, sombre, comme l’homme qui voit la lampe merveilleuse des Mille et Une Nuits à portée de main, mais qui ne sait comment en invoquer le génie.

 

Ce matin-là, mélancolique à souhait, Tréville relisait vaguement le Don Quichotte de  Cervantès, qui à cette époque était déjà un célèbre morceau de littérature. Rencogné dans un fauteuil miteux, il songeait, non sans amertume, qu’il était aussi peu pris au sérieux par ses hommes que Don Quichotte et ses moulins ne l’étaient du lecteur.

 

« Je suis moi aussi une manière de chevalier à triste figure, un preux à l’armure encombrante… Si encombrante qu’elle cache le cœur vaillant qui bat à l’intérieur, et ne montre qu’une espèce d’épouvantail déplacé… Et moi, je n’ai même pas de moulins !... »

 

Agacé par son propre pessimisme, qui s’aggravait de minute en minute, il abandonna son livre sur un coin de table et se leva, décidé à aller passer sa mauvaise humeur sur le pavé de Paris. Il ceignit son épée, s’enveloppa avec soin dans son manteau, enfonça sur ses yeux un feutre sans galons ni armes, simplement orné d’un plumet vert. Ainsi paré, ayant complètement dépouillé l’allure d’un capitaine de mousquetaires, il sortit par une porte dérobée et s’enfonça dans le dédale des rues de Paris.

Au moins un instant, oublier ses problèmes.

Rêver un peu.

Au moins ça.

 

XxX

 

Tréville n’avait pas prévu que cela irait aussi loin, aussi vite, et aussi fort. Après tout, il n’avait fait que les croiser… Oui, voilà, c’était cela ! Il avait croisé des gens.

Mais quels gens ! A la terrasse d’un cabaret, une demi-douzaine de gentilshommes, moustaches hérissées et rapières nues, qui faisait face à un jeune couple. Ils étaient vêtus pauvrement, mais se tenaient droit face aux insultes qui pleuvaient sur eux.

 

-C’est déjà bien malheureux que de se voir toisé de haut par un provincial… Mais par un provincial huguenot ! Tenez, cela, messieurs, je ne puis le supporter, disait l’un de ceux qui avaient déjà dégainé. Non mais regardez-le, cette arrogance dans le regard, cet habit austère qu’Henri quatrième aurait déjà trouvé passé de mode…

 

-Huguenot à la mode gasconne ! Ricana un autre.

 

C’était à ce moment là de la conversation que Tréville avait véritablement dressé l’oreille. Que l’on raille les huguenots lui faisait déjà froncer les sourcils en soi, à lui, ancien compagnon d’Henri IV qui avait connu l’horreur des guerres de religion. Mais que l’on raille la misère chronique des gascons, ses compatriotes ! Ah ça, non, par exemple ! Le capitaine désavoué s’approcha, alors que les insultes continuaient.

 

-Et ce petit air crâne et chevaleresque, sa façon de tenir la main de sa belle amie… Mon Dieu, messieurs, mais c’est qu’il nous assassinerait d’un regard, si les yeux pouvaient tuer…

 

-Vous cherchez à m’humilier sans raison, messieurs… Dignes d’adultes, sans nul doute. Et-ce ainsi que l’on vit à Paris, constamment la garde à la main, provoquant sur l’heur d’un simple regard lancé par-dessus la chope ? Quand à ma religion et à celle de ma femme, elle ne regarde que nous. Passez donc au large, grands lâches !

 

-Drôle !

 

Les provocateurs marchaient sur le jeune huguenot, qui couvrait sa jeune femme de son épée et lui enjoignait à voix basse de s’éloigner au plus vite. Elle refusait, s’accrochant fermement à un pan du pourpoint de son époux. Tréville, oubliant ses velléités d’incognito, tira son épée à son tour et marcha vivement au groupe, pour prêter main forte à l’assailli contre les assaillants, non sans jeter au passage un regard de réprobation aux autres clients de l’auberge, qui regardait la scène d’un œil tranquille, sans remuer le petit doigt.

 

-Allez-vous m’assassiner, sept contre un que vous êtes, messieurs ? Siffla le gascon.

 

-Parpaillot ! Sept contre un, mais tu n’es encore qu’un vulgaire parpaillot ! Gronda le meneur des spadassins.

 

Tréville allait s’interposer, lorsque :

 

-Parpaillot ? Eh, pour le coup, monsieur, c’est vous qui êtes démodé !

 

Tous les assistants se tournèrent vers le fond de la taverne, d’où était partie la voix railleuse qui avait lâché ces mots. Là, descendant lentement les marches de l’escalier qui reliait la salle d’auberge aux chambres à louer, une silhouette faisait un geste narquois en direction des sept batailleurs.

Tréville, stoppé dans son élan, regarda ce nouveau personnage émerger de l’ombre du palier pour apparaître dans toute sa lumineuse étrangeté. C’était un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans environ, de taille moyenne, un peu maigre mais bien bâti, tout en souplesse et en vigueur. Il était beau. Beau de corps, d’abord, beau de visage : il avait les traits nobles et harmonieux, l’œil d’or et d’azur, le teint pâle et la moustache fine, presque invisible au dessus de la lèvre. Ses longs cheveux noirs, légèrement ondulés, tombaient en cascade sur ses épaules et dans son dos, se balançant légèrement au gré de ses pas. Il était en chemise blanche, chaussé de grandes bottes de cuir brun, ornées d’éperons à molette. Il tenait son épée nue d’une main, et de l’autre un chapeau à plumes blanches et noires.

Un type d’Amadis, avec le port de tête d’un Hector et l’aura fascinante d’un Orphée.

Et avec cela quelque chose d’indéfinissablement sombre et fatal, une espèce de chaîne de malheurs invisibles, mais toujours là, qu’il aurait traînée derrière lui et dont les cliquettements incessants se traduiraient en une infinités de petits détails… Tels que ces cernes grisâtres qui ternissaient le feu de ses yeux, ou tels que ces cinq longues cicatrices en forme de griffe humaine qui commençaient à la base de son cou pour plonger sous le coton de la chemise, et qui excitaient l’imagination.

Voilà ce que vit Tréville, voilà ce qu’il pût voir de ce jeune homme qui se portait au secours du couple de huguenots durement apostrophé par sept traînes-rapière.

Cette observation dura trois secondes, à peine.

Elle lui avait suffit pour découvrir un monde.

 

-Qui êtes-vous, monsieur ? Demandèrent les provocateurs.

 

-Une donnée contingente qui se met en présence d’une autre, voilà tout, répondit le nouveau venu en ajustant son feutre. Ce qui n’empêchera pas qu’il y ait du vilain si tu ne rengaines pas immédiatement et ne fais tes excuses à monsieur et mademoiselle que voilà.

 

La « donnée contingente » désigna les deux jeunes gens de la main, tout en les saluant du même coup, et s’avança jusqu’à se placer aux côtés de l’homme, qui le regardait avec reconnaissance et admiration.

 

Tréville se secoua, et s’avança à son tour, en lançant bien haut, avec une pointe d’accent béarnais :

 

-Ventre-saint-gris, comme disait l’autre ! Moi aussi je veux mettre ma contingence naturelle au service de l’équité dans le duel. Ne me refusez pas la place, jeune homme, après tout je les ai vus avant vous.

 

Il s’adressait au jeune cavalier comme au chef naturel de ce petit groupe qu’ils formaient à présent, lui, Tréville, le huguenot et sa compagne. A trois épées contre sept, ils souriaient encore. Ils échangèrent un de ces regards significatifs, poignants dans leur insouciante résolution, qui disent que vous venez de vous rencontrer avec des inconnus, qui pour un instant deviendront des frères, à la faveur d’un hasard bienveillant.

 

-Vous chargez donc, messieurs ? Grognèrent les séides d’en face.

 

-Ma foi, provocation pour provocation, oui, nous chargeons ! répliqua posément le Brave. Nous chargeons d’autant plus, que ( il ébaucha un petit geste ironique en direction des assistants ) ce ne sont pas les obstacles qui pulluleront. A vous de voir si vous tentez toujours votre chance, messieurs.

 

-C’est vous qui allez avoir besoin de chance, mes cadets.

 

Le gentilhomme huguenot, Tréville et le Brave ( puisqu’il n’avait pas d’autre nom dans l’esprit du capitaine, laissons lui celui là pour le moment ) tombèrent en garde, et se jetèrent en avant. Tous vibrants de jeunesse et de force, plutôt hargneux dans leur sang-froid résolu, ils firent si vite et si bien que les insulteurs reculèrent d’abord.

Le huguenot, qui avait réussi à faire sortir sa femme du cercle des combattants, se trouvait lancé contre ses deux insulteurs. Il paraît qu’il n’était pas manchot, puisque ce furent ceux d’en face qui eurent les premiers la sueur au front.

Le Brave, de son côté, avait engagé quarte contre deux autres duellistes, fardés comme des mignons d’Henri III, qui essayaient vainement de le prendre à revers en passant derrière lui. Souple et tranquille, il parait chaque tentative avec une facilité déconcertante, et ne paraissait pas prêt de briser la ligne.

Tréville, quant à lui, faisait face aux trois derniers. Et il avait bien du mal à ne pas se laisser déconcentrer ! En effet, entre deux contres de sixte et un juron, il venait d’apercevoir deux ou trois uniformes bleus à croix d’argent qui approchaient et guignaient la rixe du coin de l’oeil. Des mousquetaires de sa compagnie ! Ici, maintenant ! Et lui qui avait rejeté son manteau en arrière ! Et son chapeau qui s’était envolé ! Ses hommes allaient immanquablement reconnaître leur capitaine, se battant en duel malgré les édits du roi, transgressant la consigne ! C’en serait à jamais fini de sa maigre autorité.

Tréville poussa un soupir à fendre les pierres, alors que l’un de ses adversaires s’écroulait, la cuisse traversée de part en part.

 

Cependant, les trois ou quatre mousquetaires étaient arrivés sur le théâtre de l’affrontement, rameutant leurs camarades qui se trouvaient dans les parages, et poussant les exclamations les plus diverses.

 

-Sangbleu ! Mais c’est ce bon monsieur de Tréville !

 

-Un duel, amis, un duel, venez !

 

-Mort de ma mère, les magnifiques lionceaux ! Regardez moi ça, trois contre sept… Aïe, non, cinq…

 

-Hardi, Tréville, hardi ! Après tout, tu es mousquetaire, comme nous !

 

-Mais c’est qu’il sait se battre, ce sacré gascon !

 

-Pif ! Dans l’œil !

 

-Pif toi-même ! Je parie cinq pistoles sur le blondinet dont la belle s’époumone pour qu’il quitte le champ !

 

-Dix sur le jeune homme aux plumes blanches et noires !

 

-Eh, mordieu ! Et quinze sur le capitaine !

 

-Oui, oui, sur le capitaine ! Montfort prend les paris ! Noël pour Tréville, qui se bat comme un mousquetaire !

 

-Il est des nôtres !

 

Tréville, qui venait de toucher son deuxième assaillant à l’épaule, écoutait ces encouragements avec une excitation grandissante. Il n’avait plus peur, il ne doutait même plus. Pour le peu qu’il sortit vainqueur de cette joute de rue, il aurait passé l’épreuve, ses hommes verraient qu’il savait tenir une épée et commenceraient enfin à le regarder comme leur chef.

Mais encore fallait-il être vainqueur, justement. Et le dernier de ses adversaires, tout éclaboussé du sang de ses anciens camarades, le pressait des plus vivement tout en sacrant comme un païen.

Le huguenot avait tué ses deux opposants, et tout en rassurant son épouse, regardait le Brave et Tréville, prêt à bondir pour leur prêter main forte si besoin.

 

-Vivadiou, messieurs ! S’exclama t-il avec un accent venu des confins de la Navarre, à l’adresse de ses deux amis d’un jour, ne vous faîtes pas tuer, je veux vous embrasser d’abord !

 

Tréville jetait de fréquents coups d’œil à celui qu’il nommait mentalement « le Brave », et qui l’avait si fort impressionné de son premier regard. Il venait de coucher sur le carreau l’un de ses deux mignons, et montait à l’assaut du dernier. Il était superbe, éclatant de panache et de majesté, alors qu’il faisait chanter sa lame et répondait par un sourire aux injures. Sa chemise restait immaculée, alors qu’une tâche de sang fleurissait peu à peu sur le pourpoint de son adversaire…

 

-Capitaine, réveille toi, mordieu !

 

Tréville était si absorbé par les passes du jeune homme aux longs cheveux noirs qu’il en avait laissé son propre opposant reprendre son souffle. A la seconde où il reporta son attention sur lui, il aperçut une lame, droite et brillante, qui fonçait à toute vitesse entre ses deux yeux…

 

-Noël ! Vive le beau brun ! Il a sauvé notre Tréville !

 

-Vertuchou ! Il en a perdu son chapeau !

 

Et c’était vrai, en effet… Un chapeau à larges bords, orné de longues plumes noires et blanches, voltigeait doucement à ras du sol, pour finir par aller se poser près d’une flaque de sang. Le Brave, après avoir décousu ses adversaires, s’était simplement jeté sur Tréville, et l’avait écarté d’une vigoureuse poussée, pour l’empêcher de se faire embrocher. Le capitaine de mousquetaires ne balança pas, sauta sur ses pieds, et s’empressa d’aller mettre les points sur les i avec monsieur son adversaire.

Une minute plus tard, ledit adversaire tombait, touché au cœur.

 

Ce fut alors un concert de hourras, de morbleu, de Sainte Mère la Rapière, de jurons à n’en plus finir. Le jeune huguenot s’était jeté au cou du Brave et de Tréville, comme il l’avait promis, et les avait embrassé chaleureusement. Tréville, entouré et acclamé par ses hommes, fut soulevé et porté en triomphe jusqu’à son hôtel, au chant des « Vive le petit comte, il est gascon ! Le capitaine n’est pas un oison ! ». Heureux, ému, il ne songeait pas à rabrouer ses hommes pour leur manquement au respect et à l’étiquette. Il était capitaine ! Un vrai capitaine ! Il avait prouvé sa valeur à ses hommes.

La seule chose qu’il regrettait quelque peu, dans toutes ces effusions, c’était qu’on l’avait entraîné très vite, très loin du champ de bataille… Il n’avait même pas eu le temps de remercier son Brave, si fort et si beau…

 

XxX

 

Le lendemain matin, quelle ne fut pas la surprise de Tréville, lorsqu’un laquais frappa à la porte de son bureau, pour lui annoncer qu’un « jeune gentilhomme sollicitait la faveur d’une audience auprès de M. le capitaine de Tréville », et qu’il vit apparaître sous la portière des yeux d’or et d’azur qu’il connaissait bien…

 

-Comment, c’est vous, monsieur ? S’exclama-t-il, à demi levé de son siège.

 

-Ma foi, oui, monsieur, c’est moi.

 

Il portait ce jour là un habit de velours foncé, de coupe militaire, simple mais élégante, ses grandes bottes de cuir brun, et tenait à la main son fameux chapeau… dont la plume blanche était légèrement tâchée de rouge, seul souvenir de l’algarade de la veille.

Dans un irrésistible élan, Tréville se leva, marcha droit sur lui, et lui serra chaleureusement la main.

 

-Tout d’abord, laissez-moi vous remercier de m’avoir sauvé la vie, hier. Vous êtes un brave, mon jeune ami, et ce ne sont point ce huguenot et sa femme qui me contrediront !

 

Le gentilhomme sourit. Maintenant qu’il le voyait de tout près, sans affectation de raillerie, ni spadassins armés, Tréville remarquait le pli perpétuel qui barrait le front pâle de cet inconnu. Une légère ride de tristesse, d’amertume, et de colère. Oh, presque rien ! Mais elle disait tant, cette petite ride… Au premier abord, Tréville ne lui avait pas donné plus de vingt-cinq ans.

A présent, il ne savait plus.

Mais il le trouvait toujours terriblement beau.

 

-Que puis-je faire pour vous, jeune homme ?

 

-J’arrive de province, monsieur, je suis à Paris depuis deux jours à peine. J’ai servi dans plusieurs armées, notamment celle de M. de Bassompierre, mais je souhaite prendre du service dans un corps fixe. C’est pour solliciter la faveur d’endosser la casaque de mousquetaire que je viens vous voir, M. de Tréville.

 

Le capitaine ne put retenir un sourire joyeux. Il retourna s’asseoir derrière son bureau, et fit signe au Brave de s’approcher.

 

-Cette compagnie de mousquetaires est la première des gardes royales. Les cadets qui souhaitent y entrer doivent fournir des états de service irréprochables, d’au moins trois ans. Les avez-vous, jeune homme ?

 

Le Brave tira silencieusement une enveloppe scellée de la poche intérieure de son pourpoint, et la montra à Tréville, sans toutefois la lui donner.

 

-Mes états de service officiels sont là. Toutes les campagnes auxquelles j’ai participé, depuis que j’ai l’âge d’homme, y sont transcrites. Cependant…

 

-Qu’y a-t-il donc, mon cher ?

 

-Cependant, je désirerais que vous me fissiez une autre faveur… Celle de ne pas ouvrir cette enveloppe.

 

-Comment ? S’exclama Tréville. Et pourquoi donc ?

 

-Parce qu’elle contient mon nom.

 

Tréville cilla, passablement interloqué. L’autre le regardait droit dans les yeux, le visage grave, la bouche close. Le capitaine se reprit, et sourit de nouveau.

 

-Mmmhh, je vois. Quelque heurt avec la hiérarchie ? Quelque duel embarrassant ? Une aventure galante qui a mal tourné, peut être ? On cherche à se faire oublier ?

 

-On cherche à oublier tout court, monsieur.

 

Sa voix s’était plus basse. Tréville profita de ce que son regard se perdait dans le lointain pour l’examiner encore, le scruter… l’admirer. Et il sourit. Un mousquetaire sans nom ? Cela ne s’était jamais vu, mais pourquoi pas ? Ce jeune homme fleurait bon le panache et le romanesque, avec ses cheveux noirs, sa science de l’épée, ses airs de héros de l’Antiquité… Un autre Don Quichotte, lui aussi, sans doute.

Et puis, en son for intérieur, cela ne déplaisait pas au capitaine, que son « Brave » garda son aura de fascination et de mystère. Il tira un brevet vierge d’un tiroir, et prit la plume.

 

-Soit. Je n’ouvrirais pas votre enveloppe, jeune homme. Mais n’ayons pas l’air de nous asseoir sur les formalités. Quel nom dois-je inscrire sur ce chiffon qui vous fera des nôtres ? « Le Chevalier aux Plumes Blanches et Noires » ?

 

Un sourire.

 

-« Athos » suffira, monsieur.


FIN

Emmanuelle Brioul, Décembre 2006.

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