"Le Dernier Verre"

LE DERNIER VERRE
par Andromède/Emmanuelle Brioul.
d'après les romans d'Alexandre Dumas.


Au départ, ils étaient quatre. Une soirée entre amis, à la taverne du Renard Vert. Une soirée à boire, à parler, à échanger des sourires, des souvenirs. La table était dressée dans leur coin favori, sans nappe pour qu’on ne voie pas les tâches de sang des bouteilles tombées au combat. On leur apportait des ennemis à occire par demi-douzaine, sur un plateau.

 

Comme toujours, c’était Athos qui menait le jeu dans ce genre de partie. Il remplissait les verres, levait le sien, et les trois autres ne buvaient que lorsqu’il avait bu lui-même.

Ils se faisaient avoir à chaque fois.

Fascinés.

Bluffés.

Athos ne trichait jamais, et ses amis savaient reconnaître la défaite. Ils se levaient, lui serraient la main et rentraient chez eux. A quoi bon poursuivre au-delà de leur seuil de tolérance et se rendre malade à n’en plus pouvoir marcher droit, si ce n’était pour n’avoir même pas le privilège de battre Athos ?

C’est ce qu’avaient fait Aramis et Porthos ce soir là. Ils avaient baissé leurs cartes, levés leurs feutres et s’en étaient allé consoler leurs vanités dans les bras de leurs maîtresses respectives.

 

Mais pas d’Artagnan. Lui, il était plutôt mauvais joueur. Il n’admettait pas d’être moins fort qu’Athos, et surtout, de ne pas savoir pourquoi. Alors il restait. Alors il était resté.

Ce soir là, il était déjà à moitié effondré sur la table lorsqu’Athos était revenu s’asseoir, après avoir accompagné leurs amis jusqu’à la porte de l’auberge, lui annonçant avec un sourire qu’ils finiraient la soirée seuls.

 

-Mon fils, vous entamez votre 5e bouteille de Cheverny… Ne croyez vous pas que vous avez déjà suffisamment rendu hommage à la Sologne pour ce soir ?

 

-Je ne rends hommage qu’au sang de ses vignobles, au même titre que vous. D’ailleurs, n’est-ce pas votre région natale ?

 

-Quel rapport avec la cinquantaine de verres que vous avez levé ce soir, d’Artagnan ? Demanda Athos.

 

-C’est à votre santé que j’ai bu chacun d’entre eux…

 

-Demain nous ne boirons que du vin de Gascogne, alors…

 

Deux sourires, deux verres pleins qui se choquent, un seul bruit.

 

-Pourquoi est-ce toujours avec vous que je me complais moi-même dans l’état de vieil ivrogne sentimental, Charles ? Dit Athos sans lever les yeux vers celui qu’il n’appelait par son prénom que dans les situations hors du commun.

Cette soirée était tellement ordinaire, mais ces deux hommes tellement extraordinaires, qu’aucun des deux n’accordait d’importance à ces choses là.

 

-Probablement parce que vous êtes un vieil ivrogne sentimental…

 

Athos haussa un sourcil. D’Artagnan était ivre. Mais ce qu’il venait de dire, c’était exactement le genre de phrase qu’il prononçait vingt fois par jour, en parfait état de sobriété. Et si d’Artagnan ne tenait absolument pas l’alcool, du moins avait-il cette particularité des buveurs : lorsqu’il était gris, il ne faisait que des choses inenvisageables en temps normal.

 

D’Artagnan ne venait ni plus ni moins que de lui dire ce qu’il pensait vraiment de lui.

 

-Vous êtes plus ivrogne que moi, fils… Dit le mousquetaire avec un demi sourire.

 

D’Artagnan tenta de se redresser à demi sur son coude, mais retomba aussitôt. Son regard, dans lequel l’alcool entretenait un feu plus brillant que d’habitude, ne lâcha pourtant pas celui d’Athos.

 

-Pourquoi restez vous ? Murmura cette fois ci l’homme aux longs cheveux noirs, ses yeux dans ceux de son fils d’élection.

 

Le jeune garde regardait Athos par en dessous, incapable qu’il était de quitter l’appui de la table. 

Les vapeurs de l’alcool formaient un coussin bien trop doux et confortable pour que son cerveau renonçât à s’y endormir. Ses neurones mourraient une à une, comme chacune des gouttes qui brillaient un instant sur le rebord de son verre renversé avant d’aller s’écraser sur le sol. Le décor devenait flou, les voix s’estompaient peu à peu…

Seuls les yeux bleus d’Athos avaient encore un peu d’éclat dans l’univers aviné.

 

Pourquoi restait-il ? Pour quoi ? Pour qui ? Pour avoir un point d’encrage, pour ne pas de perdre dans ce monde encore un peu trop incertain pour lui… Pour comprendre comment fonctionnait sa lanterne, afin de peut être un jour pouvoir éclairer un peu les autres aussi… A son tour.

Si d’Artagnan avait été un adulte véritable, capable de se comprendre lui-même, en pleine possession de ses facultés, il en aurait eu les larmes aux yeux. Pensée pure égrenée au milieu d’un chapelet couleur de vin de Cheverny, récité à la gloire d’une beuverie entre amis.

Mais il n’était qu’un enfant. Il leva une main tremblante vers ces deux diamants aux reflets d’hiver que seuls il voyait encore clairement.

Voulu les saisir.

Ne réussit qu’à effleurer la joue d’Athos du bout de l’index alors que son bras retombait sur la table.

 

-Pour vous… Avait-il articulé silencieusement pendant l’effort. Je reste pour vous…

 

A l’instant même où le membre flasque touchait le bois, un ronflement sonore s’échappa de ses lèvres. Il était tombé, vaincu par le dernier verre. Athos termina de boire en silence, le regard toujours fixé sur le jeune homme endormi. Inconsciemment, il passa le revers de sa main gantée sur sa joue, comme pour effacer le souvenir des doigts trop frais de d’Artagnan.

 

Et lui, pourquoi restait-il ?

 

Athos se tourna vers le reste de la salle. Ils étaient les derniers, et l’aubergiste les regardait d’un drôle d’air. Il devait être plus de deux heures du matin. Athos se leva en souriant, tira quelques pistoles de sa poche, les laissa bien en vue sur la table et s’approcha de son compagnon.

 

Et lui, pourquoi restait-il ?

 

L’ancien comte posa ses mains sur les épaules du chevalier, et le redressa doucement. Aucun de leurs laquais respectifs n’étaient là, les deux ivrognes allaient devoir rentrer seuls. Athos se baissa légèrement et, glissant ses mains sous les cuisses du gascon, il l’enleva du banc et le fit basculer sur son dos.

La tête de d’Artagnan était venue se nicher d’elle-même dans le cou du mousquetaire, et il lui ronflait maintenant allègrement dans l’oreille. Athos, ivre lui-même, mais mieux entraîné que son ami aurait bien éclaté de rire en sortant de l’auberge, la marmotte bretteuse sur le dos.

 

Il jeta les yeux sur les rues sombres de Paris, qu’il allait devoir traverser pour ramener le paquet dans son lit.

 

Et lui, pourquoi pouvait-il rester ?

 

-Parce que moi, je sais qu’il faut arrêter de se poser des questions bien avant le dernier verre… Souffla t’il à l’autre, en tournant légèrement la tête. Leurs cheveux se frôlaient, s’emmêlaient au rythme des pas d’Athos.

 

Mais ce n’était pas grave.

Eux n’étaient que trop démêlés.

 

FIN

Emmanuelle Brioul, Août 2006.