"Raoul et Aurélien, rencontre" (1e partie)

CROSS-OVER ENTRE L'UNIVERS DES MOUSQUETAIRES DE DUMAS, ET CELUI DE MIROIR, D'ANDROMEDE/EMMANUELLE B.

Contient des SPOILERS (=révélations) sur l'intrigue de ce dernier roman, particulièrement en ce qui concerne le personnage d'Aurélien, ainsi que des SCENES DE VIOLENCE EXPLICITES.

Pour plus d'informations, rendez-vous sur cette note.  

MIROIR © Andromède / Emmanuelle BRIOUL
Merci de ne pas reproduire sans autorisation. 

Tout le reste est au génie d'Alexandre Dumas.


Raoul et Aurélien, rencontre.

Il parcourait la France depuis près d’un an maintenant. En long, en large, en travers. Il galopait, il marchait, il s’enivrait de l’infini du voyage. Chacun de ses pas était un défi à sa mémoire, un souvenir égrené en offrande à l’avenir.

Ses pensées n’allaient plus que vers deux êtres au monde : son père, qui l’attendait au loin, et d’Artagnan, qui lui avait promis des leçons de vie à la faveur des champs de bataille.

Raoul marchait, donc.

Il pansait sa blessure avec les sourires du monde, pour oublier celui de Louise. Et chaque matin était comme une nouvelle naissance. Jamais il n’avait autant apprécié la Beauté.

De temps en temps, il dégainait. Un peu d’exercice solitaire contre un vieil arbre, au milieu d’une prairie, ou contre les quelques malandrins qui détroussaient les voyageurs. Il n’avait emporté que son épée. « La seule qui ne te trahira jamais » lui avait dit d’Artagnan.

Et il marchait.

Encore.

Etrangement, passionnément, il vivait des services qu’il rendait aux champs, fauchant ou semant aux côtés de ces paysans qu’on lui avait appris à regarder comme inférieurs autrefois, et qu’il redécouvrait naïvement, comme le reste de l’humanité.

L’enfant grandissait, il explorait pour pardonner.

Dans les campagnes on l’appelait « Johan le Vagabond », « le Blanc » ( en raison de la plume immaculée qui ornait son feutre ), « l’épée des pauvres » ou encore « le Chevalier ». De la Picardie à la Gascogne, de la Bretagne au Jura, de la Provence à l’Alsace, de la Normandie à la Champagne, la réputation de ce beau cavalier frissonnant et rêveur, qui courait après l’horizon comme on court après l’amour, se transformait peu à peu en légende.

Raoul, au fond, savait qu’il avait bien fait de ne pas suivre son père à Blois, après la découverte de la trahison de Louise. Qu’aurait-il fait, là bas ? Il serait devenu fou. Rester aux côtés de celui qui l’avait toujours mis en garde, toujours bridé un peu malgré lui, aurait été son dernier acte conscient avant de sombrer. Avant de faire naufrage dans l’abîme de ses souvenirs, de son bonheur perdu, de ses illusions détruites.

Ce n’était pas le comte de la Fère qui l’avait embrassé avant de le lâcher sur les routes. C’était lui, Raoul, qui avait attiré son père contre son cœur, l’avait baisé au front, et lui avait glissé à l’oreille un « au revoir » plein de promesses.

Et il était parti, le cœur en deuil, espérant que le vent de l’aventure sécherait ses larmes.

Un an.

Un an qu’il avait tout quitté, n’emportant avec lui que son cheval « Murmure », son feutre à plume blanche et sa rapière d’acier bruni, comme un routier d’autrefois.

« Le Chevalier » errait, marchait, se battait contre les épouvantails pour rire et s’exercer, contre les méchants pour rendre aux autres un peu de ce bonheur qu’on lui avait volé.

Don Quichotte et Lancelot du Lac.

Une caricature monstrueuse.

Une parodie aventureuse.

Une chimère démodée qui faisait rêver ceux qu’elle croisait.

Raoul se préoccupait peu de sa quête désuète et de sa position, ridicule en cette fin de XVIIe siècle, où les chagrins d’amour faisaient mourir de rire ces messieurs de Paris. Pour la première fois, il avait l’impression d’exister un peu par lui-même.

Et après son avenir, c’était son caractère qui s’était peu à peu transformé.

Autrefois, il était poli et élégant, pesant chaque parole avec la réserve du gentilhomme bien élevé qui ne se veut ni courtisan ni courtisé.

Aujourd’hui, il était simple et rêveur, méfiant et curieux tout à la fois, ayant perdu l’habitude des conversations mesurées et de la fausse élégance d’apparence. Il avait gagné en charme ce qu’il avait perdu en perfection raffinée, devenu ouvert par un élan sincère qui l’avait ramené vers le monde, tout en paraissant l’en éloigner.

Autrefois, son amour le faisait souriant et secret.

Aujourd’hui, sa solitude le faisait bourru et affectueux.

Ses réactions, ses raisonnements, étaient beaucoup plus passionnées. Sa nouvelle vie, sans Louise ni son père, l’avait bien obligé à se tourner vers lui-même pour y puiser la force d’exister, en apprenant à se connaître et à vivre pour un but pensé et choisi. Il ne s’aimait pas particulièrement, mais il avait compris le respect que l’on devait à la vie humaine, et par là le respect qu’il se devait à lui-même.

Il savait qu’après cette déconstruction totale de son être qu’avait été la mort de ses espoirs et de son serment de fidélité, il s’était retrouvé nu comme au premier jour. Il avait tout en lui à reforger, rien à perde et tout à gagner.

Et ce voyage qui le ravissait, qui l’étonnait, lui redonnait envie de rire et de s’émerveiller, ce voyage là ne faisait que commencer…

 

XxX

 

Il était depuis ce matin sur les terres de l’ancien duché de Lorraine, héritage de la troublée et troublante famille de Guise, qui avait tant perturbé l’histoire de France, il n’y avait pas si longtemps que ça.

Dépenaillé et couvert de poussière – aucun de ses anciens amis ne l’aurait reconnu -, Raoul poussa « Murmure » à travers les champs en jachère, décidé à atteindre avant la nuit ce petit bois qu’il apercevait au loin, et où il pourrait trouver un abri. Le vicomte désavoué avait pris l’habitude de dormir à la belle étoile quand il ne pouvait demander l’hospitalité à personne, et plus souvent encore de grimper à la fourche d’un arbre, en laissant « Murmure » paître non loin de là, pour se garantir des aléas du rez de chaussé sauvage.

Raoul, donc, se dirigeait vers ce petit bois, fatigué de sa longue étape du jour. Il se sentait sale, puant le cheval et la sueur – comme tous les soirs, du reste -, et espérait vaguement découvrir un ruisseau, une source, une flaque sur le lieu où il avait décidé de passer la nuit et où il pourrait se décrasser et se rafraîchir un peu.

Touchant à l’orée de ce bois, décidément décrit et bien attendu, le poétique et sauvage « Chevalier » se mit à la recherche d’un arbre un peu plus accueillant que les autres.

Le nez en l’air, il manqua plusieurs fois de perdre le contrôle de sa monture, tout aussi éreintée et grincheuse que lui, et reçut plusieurs branches basses dans la figure.

Il ne s’en souciait pas, cherchant gîte et consolation à la lueur du soir.

Il cherchait tant et si bien, si complètement absorbé par sa rêverie crépusculaire, qu’il faillit ne pas entendre l’exclamation qui retentit à quelques pas de lui.

-Halte, qui va là ?

Ce qui était on ne peut plus légitime, comme question, quand on y repense.

-Comment ? Dit Raoul en se secouant et en baissant les yeux.

Une demi-douzaine d’hommes, taillés en athlètes, le fer au poing et le casque en tête, avait entouré « Murmure » et son cavalier, et l’empêchait d’avancer.

-Qui va là ? Répéta l’un d’eux. Nul n’est autorisé à pénétrer dans le parc du château, qui êtes-vous ?

-On m’appelle Bragelonne, répondit Raoul, tout en portant imperceptiblement la main à la garde de son épée.

-Que faîtes-vous ici ?

-Ma foi… Je voyage, répliqua le vicomte, toujours de cette même voix basse et rauque qui était la sienne depuis qu’il avait tant pleuré, mais qui chantait encore d’une douceur étrange.

-Qu’est ce que vous cherchez ? Descendez de cheval, monsieur, ou faîtes demi-tour sur le champ.

-Ah… C’est que voyez-vous, j’ai acquis un principe, depuis que je me suis jeté sur les routes… C’est de ne jamais repartir en arrière, de toujours aller de l’avant… Faire demi-tour m’est donc une idée passablement désagréable… Ne puis-je continuer simplement mon chemin ?

-Etes vous sourd, ou stupide, monsieur ?

Raoul grogna sourdement, tout en faisant faire un mouvement à son cheval, ce qui obligea les hommes d’armes à s’écarter.

-Et vous, êtes vous séide ou bandit de grand chemin ? Dîtes à vos compagnons de se ranger, je mettrais pied à terre et nous dégainerons, si cela vous conviens.

-Monsieur, je vous le répète, faîtes demi-tour !

-Suis-je donc sur les terres d’un prince étranger ?

-Vous êtes plus que malvenu, en tout cas, avec votre solitude suspecte et votre allure de déserteur !

Pour ce coup, Raoul laissa échapper un juron qui eût fait rougir le dernier des païens, et mit l’épée à la main.

-Monsieur, cela fait deux fois que vous m’insultez et que vous me sommez de partir sans raison. Expliquez-vous, où c’est moi qui vous passe dessus.

La nuit était tombée depuis quelques minutes, et plus aucun d’eux ne voyait clairement le visage des autres.

Le chef des gardes, voyant que l’autre ne bougerait pas, et ne mettrait pas facilement pied à terre, décida de ruser.

-Soit, monsieur. Une explication. Vous êtes ici sur les terres du baron de Montagny.

-Et ce Monsieur de Montagny a donc un privilège féodal bien grand, qu’il décide de fermer les frontières de son domaine ?

-Non, mais il a ses caprices…

-Vous m’en direz tant. Moi qui pensait que le roi faisait justement des pieds et des mains pour que personne d’autre que lui dans le royaume ne présente ce défaut…

Raoul, qui avait toujours l’épée à la main, sentit que l’on se jetait à la tête de son cheval et n’hésita plus. Son pied droit vida l’étrier et se détendit comme un ressort. L’assaillant fut projeté en arrière et roula dans l’herbe, le nez brisé.

Balayant l’air de sa lame, le vicomte se tourna vers les cinq ou six autres qui voulaient à toute force l’empêcher d’avancer. Ils avaient reformé le cercle autour de lui, pensant le prendre au piège, mais l’épée de cet homme était partout à la fois. Décapitant les lances, tranchant plumets et oreilles, il élargissait peu à peu son champ de vision. Ses coups étaient vifs, pas toujours précis, mais jamais vraiment mortels. En échange, lui et son cheval recevaient bon nombre de coups de bâtons sur l’échine, puisque l’on ne pouvait les atteindre avec le fer, comme des chiens qui se mutinent face à la corde.

Raoul gardait un avantage, face à ces armoires normandes qui menaçaient de le désarçonner à chaque instant, c’était celui de la hauteur de sa science du combat.

Un nouveau reître s’effondra, la cuisse transpercée, et tandis que Bragelonne cherchait des yeux celui qui l’avait insulté tantôt, il entendit une forte détonation, et presque aussitôt, ressentit comme un violent coup de fouet à l’épaule. La douleur, vive et aiguë, le fit chanceler. Ceux des gardes qu’il n’avait pas mis à terre se précipitèrent sur lui et le saisirent aux jambes.

-Arrière ! gronda t’il d’une voix terrible, arrière !

Et en disant cela, il en assommait encore deux. Mais bientôt, la douleur, ses forces qui s’en allaient avec son sang, la fatigue cumulée du voyage et de l’affrontement, tout cela eût raison du jeune homme, qui sentit ses doigts s’ouvrir malgré lui, lâchant son arme, et sa vision se troubler.

On l’arracha de sa selle, lui distribuant encore quelques coups au passage par prudence, par vengeance aussi, et on le jeta à terre.

Il était évanoui, ses vêtements pourtant déjà bien misérables étaient en lambeaux, et du sang ruisselait jusque dans l’herbe, s’échappant de la blessure qu’on lui avait faite en lui tirant dans le dos.

Ce n’était ni l’un des gardes, ni leur chef, qui avait fait feu. C’était un autre cavalier, entouré de pages et de flambeaux, arrivé par derrière sur les lieux du combat.

Son pistolet encore chaud à la main, il eût un geste de commandement autoritaire pour les gardes, qui s’écartèrent, en molosses apeurés.

-Monsieur le baron… soupira le chef de la meute.

-Encore un espion du roi ? Mes compliments, monsieur Kaulitz, mon intimité est de mieux en mieux préservée, avec vous…

Le baron de Montagny, puisque c’était lui, s’avança vers le gentilhomme tombé, faisant signe à ses portes-flambeaux de le suivre.

-Vous ne l’auriez pas décousu seuls, celui-là… grogna-t-il. Fouillez le, que je vois ce que Louis XIV aura inventé, cette fois, pour couvrir ses espions.

( à suivre dans la 2e partie ) 
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