"Raoul et Aurélien, rencontre" (2e partie)

(Raoul et Aurélien, rencontre, suite)

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Les gardes haussèrent les épaules, habitués à la paranoïa infernale de leur maître, et entreprirent de palper le vicomte sous tous les angles. On lui retira ses bottes de cuir râpé, son pourpoint déchiqueté, son justaucorps poisseux et sa chemise effilochée. Rien. Rien que de la sueur et du sang. On ne trouva rien non plus dans les fontes du beau cheval noir qu’il montait. Les seules richesses de l’intrus semblaient son épée, la belle plume blanche de son chapeau qui valait au moins vingt pistoles, et un joli pendentif doré en forme d’étoile, un peu bruni par le temps, au dos duquel était gravé une date et une devise en anglais : 13 juillet 1634. Yours ever.

-Drôle d’espion…

-Ramenez-le au château, pansez-le et mettez le au frais.

Le baron jeta une bourse pleine à ses gardes, et fit quelques pas pour s’en retourner.

-Après tout, murmura-t-il avec un sourire cruel, espion ou pas, cela nous fera toujours un peu de chair fraîche.

Et il piqua des deux.

 

XxX

 

Ce fut le liquide chaud et puant qui coulait sur sa joue qui réveilla Raoul. Engourdi, il ouvrit les yeux, apercevant deux gardes, debout devant lui, vision infernale, dont l’un se soulageait sur lui en riant. Horrifié et rugissant, le vicomte se rejeta en arrière, et projeta instinctivement ses jambes sur ceux qui le souillaient ainsi. On lui avait lié les bras, mais pas les pieds.

Le garde, fauché aux chevilles, tomba lourdement dans sa pisse qui ruisselait au sol.

-Salauds ! vociférait Raoul en se débattant. Ah, cochons, vous n’êtes pas des hommes, mais des chiens !

Un coup de pied dans les côtes le fit taire. Plié en deux par la douleur, toussant et crachant malgré lui des glaviots de morve sanguinolente, il ne vit pas les deux gardes se redresser, stupides et féroces, souriants et cruels.

-C’est bien que tu sois réveillé, putasson du diable, le maître voulait te faire payer les trois ou quatre hommes que tu lui a défigurés.

Ils lui saisirent les jambes avant qu’il n’ait eu le temps de se remettre, et les garrottèrent solidement. Entravé, meurtri, à moitié assommé, Raoul se sentit soulevé sans douceur et porté à travers un dédale de couloirs sombres et malodorants.

-Qui vous paye pour cette belle besogne, charognards ? gronda-t-il, la bouche en sang.

-Le plus grand pervers de la chrétienté ! Gloussa joyeusement celui qui le tenait aux jarrets, aussitôt rabroué par son compagnon.

-Il va venir te voir, monseigneur, ajouta ce dernier, je crois qu’il veut t’inviter à un petit divertissement…

-S’il traite tous ses visiteurs ainsi, je comprend qu’il empêche quiconque de pénétrer sur ses terres…

Moins il comprenait, plus Raoul se sentait devenir enragé. Il avait rarement ressentit pareille colère de sa vie. Le traitement qu’on lui infligeait, les violences injustifiées, la cruauté dont on était capable de faire preuve envers un étranger qui ne vous était rien, tout cela lui mettait les sangs à l’envers.

Ruant comme un beau diable, il tâchait de se soustraire à la poigne humiliante de ses geôliers, qui tout en le portant, s’amusaient à le chatouiller, à enfoncer leurs ongles dans ses plaies, à fouiller les chairs, et à le caresser d’une façon significative. Le premier n’avait pas non plus hésité à lui pincer l’entrejambes en hennissant de rire.

-Qu’il est beau, mon Dieu, qu’il est beau ! Et couillu, donc ! Regardez-le ! Le maître va l’adorer.

Bragelonne fermait les yeux, pour ne pas devenir fou. Ces gens là n’avaient plus rien d’humain.

-Dans le cachot princier ?

-Dans le cachot princier. Le gamin, c’est l’arme secrète du maître pour leur faire dire ce qu’il veut.

Un cliquètement, une serrure qui grince, un courant d’air glacé qui vous coupe la respiration. Raoul, les paupières toujours closes, fut jeté à terre et poussé sur une couche de paille humide. La porte se referma sur une dernière flopée d’injures, et les rires démoniaques s’éloignèrent enfin.

Immobile, sale et sanglant, Raoul gisait là comme une poupée cassée. Il aspirait l’air froid du cachot où on l’avait jeté à grandes goulées, comme un fou au sortir d’une crise imaginaire. Sa colère faisait place à la lassitude et au pessimisme. Dans quel enfer était-il tombé ? Ce « maître » dont les gardes ponctuaient leurs insultes, était-il le même que ce baron de Montagny, qu’avait vaguement cité le reître de tout à l’heure ? Que comptait-on faire de lui ? Rien de bon, assurément. Il n’était rien, porteur d’aucun papier, d’aucun secret. si ce n’étaient les siens. Il n’avait plus de maître, si ce n’était lui-même. Rien, il ne leur apporterait rien, sauf un peu d’amusement cruel.

Ayant retrouvé son souffle et sa lucidité, Raoul roula sur le côté, afin de limiter au maximum la pression sur ses membres endoloris. Il n’avait toujours pas ouvert les yeux, redoutant d’être aveuglé par le sang et l’urine qui maculaient son visage, et maudissait les crampes qui le prenaient peu à peu.

Même l’atmosphère puait la douleur.

Au bout de quelques minutes, il cessa d’écouter les battements de son cœur, et se concentra sur le silence du cachot. Il espérait qu’en oubliant un instant son corps, il oublierait du même coup qu’il avait mal.

Curieusement, il lui semblait percevoir une espèce d’écho à sa respiration. Plus faible, plus régulier. Et de temps en temps, un bruit de fer qui résonnait. Raoul sursauta.

« Je ne suis pas seul dans cette pièce » pensa-t-il.

Lentement, précautionneusement, il ouvrit les yeux. Ses cils et ses paupières étaient poisseux, englués, et les larmes embuaient sa vision. Il parvint cependant à y voir clair, malgré la pénombre, et peu s’en fallu qu’il ne pousse un cri.

Deux yeux clairs le regardaient.

-Nom de Dieu… murmura Bragelonne.

C’était un tout petit garçon qui ne devait pas avoir plus de quatre ou cinq ans, assis dans un coin, à quelques pas de lui. Ses mains, minuscules et meurtries, étaient attachées au dessus de sa tête à un anneau de fer scellé dans le mur. Une énorme ecchymose violacée avait fleuri autour de son œil. C’était bien la moindre de ses blessures.

Il était aussi nu que Raoul, et au moins aussi sanglant. Sa peau laiteuse, bleuie par le froid du cachot, était sillonnée de cicatrices suintantes et purulentes, longues, larges, allant toujours par cinq…

On l’avait labouré à la main. Ce gamin était un champ de ruines. Au-delà de ses blessures, cela se voyait dans ses yeux.

Ravalant un sanglot, Raoul, toujours prostré à terre, s’efforça de lui sourire.

-Eh…

L’enfant, à qui un mouchoir sale servait de baîllon, cilla et pencha la tête de côté. Il n’y avait pas de peur dans ses yeux, juste une grande détresse silencieuse.

-Bonjour, petit prince… murmura Raoul d’une voix douce.

Le surnom avait franchi ses lèvres naturellement, comme le sourire qui vous trahit lorsque vous observez l’être aimé. L’enfant ne bougea pas. Il semblait en avoir perdu l’habitude depuis longtemps. En revanche, ses yeux, vraiment très expressifs, posaient des milliers de questions à Raoul.

Qui êtes-vous ? Pourquoi êtes-vous ici ? Qu’avez-vous fait pour qu’on vous piétine ainsi ? Où avez-vous mal ? Qu’est-ce que cette chose qui étincelle sur votre front, que la couche d’ignominie dont on vous a recouvert n’a pas réussi à effacer ?

La liberté.

Qu’est ce que c’est ?

Pourquoi souffrons-nous ? Pourquoi ne nous laisse-t-on pas nous défendre ?

Cela existe donc, les gens qui ont aussi mal que moi ?

Raoul tremblait, en dialoguant avec ces yeux là.

-Pourquoi es-tu ici, toi ?... Ces fous furieux vont-ils donc jusqu’à enlever des enfants, en plus des voyageurs ?

Curieusement, à force de parler, de trouver des mots simples pour expliquer sa situation au petit garçon, à force d’essayer de lui communiquer un peu de douceur, c’était sa propre peur qu’il apaisait. Plus il murmurait, plus il souriait à l’enfant, et plus il se calmait, recouvrant à la fois ses forces et son sang-froid, sa volonté de s’en sortir.

-J’aimerais entendre ta voix, petit prince… Je parle pour nous deux, mais ce serait merveilleux que tu puisses un jour poser toutes tes questions toi-même. Tu dois avoir tant à demander au monde…

Il y avait quelque chose de brillant, à présent, dans le regard clair. Timide et frissonnant, l’enfant regardait Raoul comme si c’était la première fois qu’il voyait un être humain… Peut être était-ce le cas, d’ailleurs.

Le temps passa, invisible et incertain. Combien d’heures s’étaient-elles écoulées depuis que Raoul avait été capturé par les hommes du baron ? Depuis quand était-il là, enfermé dans ce cachot glacial, à bercer ce petit ange blond de paroles réconfortantes ?

Une nuit ? Un jour ?

Il ne se le demanda que lorsqu’il sentit ses paupières commencer à se fermer malgré lui. Si l’on exceptait sa période d’inconscience, cela faisait près de trente-six heures qu’il n’avait pris aucun repos. A cela venait s’ajouter la fatigue, la faim, la douleur lancinante qui ne le quittait pas et qui lui donnait la nausée.

-Je crois que nous sommes tous les deux en triste état, petit prince…

Raoul tenta vainement de se redresser, et ne put retenir un gémissement lorsqu’il retomba sur sa blessure à l’épaule. On avait apparemment pris soin d’extraire la balle, mais pas de ménager l’endroit.

-Bon Dieu… Tas de sauvages… Mais allez, cela ne m’empêchera pas de sortir d’ici… Je te délivrerais, petit prince… Toi et tout ceux qui sont sans doute ici, avec nous… Non, ne me regarde pas comme ça, je dis la vérité. Je sais à quel point une promesse non tenue peut faire mal, aussi crois-moi, je tiens toujours les miennes.

Les deux regards ne se lâchaient plus depuis longtemps, déjà.

-Je ne connais même pas ton nom, petit prince, et je te parle déjà de venir avec moi…

-Il s’appelle Aurélien ! C’est mon fils.

Raoul sursauta et se retourna vivement. La porte du cachot s’était ouverte sans bruit. Dans l’encadrement se tenait un homme blond aux yeux bleus, à la barbe rouge et au sourire faux. Complètement nu, son désir se dressait dans la pénombre comme la ronce au milieu du chemin. Seuls les innocents trébuchent dessus.

-Qui êtes-vous ? Grogna Raoul, tâchant de ne pas regarder l’espiègle érection qui se tenait entre lui et le nouvel arrivant.

-Je suis le baron Julien de Montagny. Et vous-même, mignon ?

-Vous auriez pu rengainer votre artillerie avant d’entrer, cela et vos manières d’hospitalité n’incitent pas à la conversation, vieux bouc.

-Oh, aucune importance, je ne suis pas là pour ça…

Le baron entra tout à fait dans le cachot et referma la porte derrière lui. Raoul, qui sentait poindre en lui une espèce de sourde terreur, mêlée de fascination, le vit se diriger vers l’enfant et s’agenouiller devant lui. Bragelonne s’alarma du regard de son petit prince. Tout son être s’était crispé, tendu à l’extrême, tremblant comme la fleur qui perd son dernier pétale. Il savait ce qui allait se passer. Raoul, lui, faisait des efforts surhumains pour ne pas hurler.

Le sexe de Montagny oscillait doucement, métronome fétide qui battait la mesure des passions humaines, lorsque l’âme s’abandonnait à la bestialité.

-Mon Aurélien, mon fils, tu t’es fait un nouvel ami ? C’est très bien, petite grenouille, tu vas pouvoir l’inviter à jouer avec nous…

Tout en chantonnant ces mots, déments dans leur simplicité, le père dénaturé avait posé ses mains sur la taille de l’enfant, et faisait glisser la culotte éliminée et sans âge qu’il portait et qui était son seul rempart face au regard du monde.

-Je sais que tu ne crieras pas, aujourd’hui encore, Aurélien… C’est bien, tu ne me feras pas honte devant notre hôte… Allons, regarde moi, je t’aime. Tu ne peux même pas savoir à quel point.

Raoul pleurait de rage et d’indignation, tout en bandant ses muscles à l’extrême, dans une tentative désespérée pour briser ses liens et empêcher le fou d’accomplir son odieux dessein.

En vain.

-Monstre ! soufflait-il, incapable de crier comme il l’aurait voulu. Monstre, indigne ! Lâche-le, démon !

Montagny ricannait, maintenant les cuisses de l’enfant écartées d’une main, et plaquant l’autre sur son visage, comme pour l’empêcher de reprendre son souffle entre deux assauts.

-Le lâcher ? Pourquoi donc ? C’est mon fils, mon fils à moi, j’en fais ce que je veux !

-Je te tuerais, Montagny, Je t’étranglerais de mes mains !

Et il riait, le monstre, il riait ! Et Raoul râlait, écoeuré, horrifié, maudissant le ciel d’appartenir à la même espèce que cette créature. Il assistait, impuissant, à ce viol silencieux d’un fils par son père, summum de la dégénérescence humaine.

-C’est dommage, il ne saigne presque plus… Le corps doit s’habituer… Grogna Montagny lorsqu’il fut à bout de souffle et qu’il libéra Aurélien de son étreinte empoisonnée.

Il repoussa l’enfant, essuyant avec ses mains le sperme qui avait giclé à terre, et en barbouillant joyeusement les fesses ravagées de son fils.

-Je t’aime, Aurélien, je t’aime tellement…

Il se tourna vers Raoul, qui ne le regardait pas, se forçait à ne pas le regarder, et qui gardait les yeux fixés sur l’enfant à demi évanoui, les corps souillé et les yeux clos. Il tremblait, toujours muet, mais les larmes aveuglantes qui roulaient en perles salées sur ses joues hurlaient pour lui.

-Ne le regardez pas comme ça, monsieur… Il a l’habitude, allez donc, nous jouons très souvent ensemble… Et bientôt, comme vous êtes initié, vous aussi vous pourrez jouer avec nous…

Montagny se leva et marcha jusqu’à la porte du cachot.

-Holà, gardes ! Que l’on vienne chercher mon hôte… Je lui ai dit tout ce que j’avais à dire.

Toujours nu, le corps luisant d’horreur, il s’écarta pour laisser entrer trois ou quatre hommes d’armes, portant la même livrée que ceux qui avaient capturé le vicomte.

-Emmenez-le dans la salle de jeux, je vous rejoins immédiatement, le temps d’aller me rafraîchir un peu… Mon fils est aussi épuisant qu’une partie de chasse.

-Sale gosse, ricanèrent les gardes, tout en prenant Raoul aux épaules et aux genoux, et en l’entraînant vers la sortie.

Bragelonne ne pensait même plus à se débattre, tout son être tendait vers cette seule pensée : « Il faut sauver cet enfant ». Malgré lui, ses yeux restaient rivés sur le corps brisé de l’ange prisonnier, qui avait rouvert les paupières, et qui le regardait emmener avec une indicible expression de tristesse.

On referma la porte du cachot, Raoul se secoua et reprit conscience de la réalité. On l’entraînait un peu plus profondément dans le dédale des sous-sols. Un pas de plus vers les entrailles du château de la Honte.

« Qu’a dit Montagny, déjà ? Ah oui, la salle de jeux… Par le Christ, me libérer ! Tuer ce monstre, lui arracher son innocente victime et sortir d’ici ! Mais comment, nom d’un chien, comment ? »

Déjà, le désespoir de Raoul cédait de nouveau la place à la colère et une espèce de froide lucidité. Il se mordit les lèvres, tout entier empli du violent désir de tenir Montagny sous sa main… De lui faire mal, mal à pleurer, jusqu’à ce qu’il le supplie de l’achever, de le faire souffrir comme il faisait souffrir ce gamin.

Après avoir enfin  triomphé de son amour, le vicomte allait-il succomber à la haine ?

 

XxX

 

La « salle de jeux » méritait son nom, pour qui avait l’esprit tordu du baron de Montagny. Les murs étaient tapissés d’armes, de masses, de crochets, d’instruments de tortures en tout genre, du plus grossier au plus raffiné. Dans le fond se dessinait la silhouette d’une énorme cheminée de pierre ; le grand feu qui y brûlait avait des allures d’ironie crépitante. Au centre, un chevalet. Partout, la mort.

On avait déposé Raoul, toujours attaché des pieds à la tête, sur le sol près du foyer et du brasero fumant.  Le vicomte, qui mettait ces quelques minutes à profit pour rassembler ses forces et sa volonté, s’attendait à être délié et placé sur le chevalet dans l’attente d’un interrogatoire musclé. Perspective d’autant plus terrible que comme nous l’avons déjà signalé, il n’aurait rien à dire, il ne dirait rien. Il le savait, les bourreaux aussi. C’était du sang gratuit que l’on s’apprêtait à lui faire verser.

Les gardes, après avoir déchargé leur fardeau, s’affairaient à disposer sur une table tout un assortiment de pinces, d’aiguilles, d’écarteurs, de lames de tailles et de formes différentes. Et Raoul ne se doutait que trop bien à quel chirurgien fou il allait avoir à faire…

A cette pensée, il se crispa légèrement. S’il avait une chance de recouvrer sa liberté, c’était ici et maintenant. Il devait rester calme, ne pas se laisser aveugler par cette envie de meurtre qui le prenait aux tripes lorsqu’il pensait au père d’Aurélien.

-Tu vas être sage, mignon… Tu verras, ça fait moins mal qu’il n’y paraît…

L’un des hommes de mains, un grand roux aux yeux louches, s’était approché, un tampon blanc dans la main gauche, un poignard dans la droite. En un éclair, Raoul se fit le raisonnement suivant : on allait l’installer sur le chevalet. S’il faisait mine se résister, s’il se débattait, s’il montrait ne serait-ce qu’une seconde qu’il avait pût recouvrer quelque force, on ne trancherait pas ses liens. Or, dans sa situation, la liberté de mouvement lui était indispensable. Le vicomte fit donc de son mieux pour garder l’air épuisé et abattu qu’il avait depuis qu’il avait assisté au supplice d’Aurélien.

-Tu crois que sa blessure a beaucoup saigné ?

-Ce serait dommage qu’il soit déjà complètement essoré...

-Et puis, le spectacle du « cachot princier » a du l’achever… Je t’avais dit que le gamin était l’arme secrète du maître.

Raoul cligna des yeux. L’expression de son visage ne changea pas, mais il sentit de nouveau la tempête se déchaîner en lui. C’était la première fois ! Depuis qu’il avait vu Montagny traîner son fils dans la boue, c’était la première fois de sa vie qu’il se sentait ainsi une telle fureur de vengeance, une telle tristesse, un tel besoin de hurler. Même lorsqu’il avait appris la trahison de son roi et de sa fiancée, il n’avait pas réagi aussi violemment. Qu’avait-il donc ? Même s’il avait beaucoup changé depuis un an, cela lui ressemblait si peu, cette colère passionnée, cette indignation brûlante, cette volonté de châtier les bourreaux… en devenant bourreau lui-même. Car il ne se leurrait pas, c’était une implacable envie de tuer qui se répandait dans ses veines.

Tandis qu’on le débarrassait de ses entraves, Raoul, tout en réfléchissant, faisait de grands efforts pour se maîtriser. Ce n’étaient même plus les yeux emplis de larmes d’Aurélien qu’il voyait, c’était le sourire de Julien de Montagny. Son sourire démoniaque et cruel, plein de jouissance et de plaisir infernal. C’était cette image qui le mettait hors de lui… Et dans le même temps, là, tout au fond, il ne savait pas, il ne savait plus. 

( à suivre dans la 3e partie )