[théâtre/historique] "Puisqu'il faut choisir"

PUISQU'IL FAUT CHOISIR
par Andromède/Emmanuelle Brioul. ( © )
texte théâtral, mettant en scène le roi Louis XIV et l'un de ses bâtards, le comte
Louis de Vermandois

Personnages :
Le Roi
Vermandois.

LE ROI

Venez ça, monsieur !

 

VERMANDOIS

Vous me vouliez voir, sire ?

 

LE ROI

Vous voir et vous écouter, bien que j’estime en avoir déjà largement assez entendu à votre sujet ! Matin et soir, on me rebat les oreilles avec vos exploits ! Madame de La Vallière avait bien raison lorsqu’elle me disait que vous étiez fort au dessus de votre âge ! Elle n’imaginait pas jusqu’à quel point hélas !

 

VERMANDOIS ( doucement )

Me ferez vous l’honneur de m’expliquer, sire ? Qu’entendez vous par mes exploits ?

 

LE ROI

J’entends vos coucheries, vos débauches ! Si j’ai permis que vous fréquentassiez Monsieur le Duc d’Orléans, ce n’était point pour qu’il vous…

 

VERMANDOIS

Qu’il me… ?

 

LE ROI

Qu’il vous entraîne dans ses folies ! Je n’ignore rien de ce qui se passe chez lui, ses goûts et ses dépravations, et je les tolère parce qu’il est mon frère, mais vous…

 

VERMANDOIS

Mais moi, ne suis-je pas votre fils ?

 

LE ROI ( après un temps )

Justement !

 

VERMANDOIS

M’empêcheriez-vous d’aimer, par hasard ?

 

LE ROI

Vous n’aimez point, monsieur ! Vous vous perdez, voilà tout. Est-ce qu’on s’aime, entre gens du même sexe ? Non, l’on excite nos sens par des jeux interdits, on défie le ciel, la nature, l’autorité ! Et tout cela pourquoi ? Parce qu’on est jeune, parce qu’on est fou !

 

VERMANDOIS

Mais il me semble à moi, sire, que c’est la nature qui m’a fait tel que je suis… Et qu’en aimant ainsi que je le fais –car j’aime, sire, quoi que vous en pensiez-, je ne la défie point, et au contraire, je suis le chemin qu’elle a tracé pour moi…

 

LE ROI

Sottises ! Un mâle ne peut en aimer un autre et suivre en même temps la voie naturelle ! S’il était dit que nous pouvions, est-ce que dieu aurait créé les femmes ? Si les femmes pouvaient coucher entre elles, est-ce qu’Il aurait créé les hommes ? S’il est deux sexes différents, c’est pour une raison, je crois, et Dieu l’a voulu ainsi !

 

VERMANDOIS

J’avoue Lui avoir posé la question bien des fois, sire, le soir, dans mes prières… Mais Il n’a jamais daigné me répondre.

 

LE ROI

Est-ce une raison pour vous faire une réponse à vous-même ? Les voies du Seigneur sont impénétrables, et…

 

VERMANDOIS

En ce cas, comment vous-même pouvez-vous dire si oui ou non ce que je fais est bien dans l’ordre des choses, tel qu’Il l’a établi ?

 

LE ROI

Pas d’insolences, monsieur ! Vous blasphémez.

 

VERMANDOIS

Au contraire, sire, car si dire la vérité est une insolence, alors je serais ce soir le plus insolent de vos sujets ! Vous m’accusez de débauche et de blasphème, je crois ! Est-on pervers, voyons, lorsqu’on possède l’être aimé ? Non, et vous-même devez savoir de quoi je parle, sans quoi je ne serais point ici aujourd’hui.

 

LE ROI

Mais c’est un homme, cet être que vous prétendez aimer ! Un homme, une créature du même sexe que vous ! On aime les femmes, monsieur, et on ne fait que dominer les hommes.

 

VERMANDOIS

Et si je vous disais que ce sont les hommes qui me dominent, sire ?

 

LE ROI

Que… Comment ?

 

VERMANDOIS ( ironique )

Oui, moi, fils de roi, je me laisse dominer… C’est mon plaisir à moi, et c’est ainsi que j’aime.

 

LE ROI

… Vous êtes fou, monsieur ! Vous parlez comme une… comme la dernière des ribaudes !

 

VERMANDOIS

Pourquoi serais-je plus fou que vous, dont le plaisir est d’aimer des femmes qui ne vous sont pas destinées ! A preuve madame ma mère, Mme de Montespan, et votre Mme de Maintenon de laquelle vous ne pouvez plus vous passer…

 

LE ROI

Vous vous permettez de me faire la leçon, je crois, monsieur. A moi, qui suis votre roi !

 

VERMANDOIS

C’est que pour moi, vous êtes avant tout mon père, monsieur.

 

LE ROI

Raison de plus pour vous montrer respectueux, je crois.

 

VERMANDOIS ( toujours ironique )

Pardonnez-moi, Majesté… On peut tout subir de la part de son roi, car nous ne lui sommes jamais qu’un serviteur fidèle dont il peut disposer à sa guise et sur lequel il a droit de vie ou de mort.

( ici, redevient ferme ) Mais il me semble qu’on ne peut souffrir pareil outrage de la part de son père sans réagir. Le cœur a des exigences que n’a pas toujours la tête.

 

LE ROI

J’ai toujours été plus roi que père, monsieur.

 

VERMANDOIS

Vous ne m’aimez donc point ?

 

LE ROI

Peut-on aimer un fils débauché et rebelle comme vous l’êtes ?

 

VERMANDOIS

Sire !

 

LE ROI

Peut-on aimer un bâtard doublement dénaturé ?

 

VERMANDOIS

Mon père ! Prenez garde à votre tour d’offenser la nature en disant cela ! J’aime, sire, j’aime et ne m’en cache point. Est-ce ainsi que vous répondez à ma franchise et à mon honneur ?

 

LE ROI

L’honneur d’un sodomite !

 

VERMANDOIS

L’honneur d’un être de chair et de sang qui aime selon son cœur. Comme vous, sire !

 

LE ROI

Quand bien même vous aimeriez, quand bien même vous suivriez les voies de la nature, vous resteriez un rebelle, monsieur, puisque vous vous dressez contre mon autorité.

 

VERMANDOIS ( s’inclinant )

Je ne me dresse que contre votre tyrannie, sire, parce qu’elle fait saigner mon âme de fils et d’homme.

 

LE ROI

Si vous persistez, c’est que vous n’êtes pas mon fils, Vermandois. Sortez !

 

VERMANDOIS ( s’inclinant encore )

Si vous êtes capable de me parler ainsi, c’est que vous n’êtes pas mon père, sire.

( un temps, puis, murmurant )

Et puisqu’il faut choisir...

 

( Il sort ).

 

Emmanuelle Brioul, 2007.